Ici Paris

En banlieue, le périph’ est parfois une frontière difficile à enjamber

Un mur invisible. Voila, grosso modo, l’expression imagée qui fait l’unanimité ici. Une sorte de frontière imaginaire qui séparerait cette cité et ses HLM de Paris et ses beaux boulevards. Bienvenue aux Hautes Mardelles, quartier populaire juché sur un ex-plateau marécageux au nord de Brunoy, petite commune enfouie aux confins de l’Essonne, dans la banlieue parisienne. Côté chiffre, ça donne : 1017 logements sociaux alignés en rang d’oignon, 50% de chômage, 25 kilomètres et 6 stations RER jusqu’à la capitale, soit 30 minutes pour atteindre la gare de Lyon, montre en main.

Une éternité, pour certains. « C’est trop loin franchement », souffle Yacine, casquette New York visée sur la tête et tchatche chevillée au corps. « Avant même d’y aller, t’es démotivé. Tu penses au retour, au fait qu’il n’y aura peut être pas de bus [la gare est à 2 km, ndlr], c’est une galère. Et puis on a tout ici : La Poste, la pharmacie, la salle de sport et les potes. On a déjà du mal à aller au centre-ville de Brunoy alors Paris, t’imagines ? »

IMG_7229
La gare RER de Brunoy

Outre cette distance géographique relative et à moitié ironisée, c’est bien d’une barrière mentale dont il s’agit et qui embastille ceux qui n’osent franchir le très symbolique périphérique. Un peu plus loin, sur la place principale, entre les odeurs du kebab et celles de la boulangerie, sont adossés à un mur tagué quelques zigues qui ne dépassent pas la trentaine. Tous dodelinent de la tête lorsqu’on leur demande si Paris est inaccessible, tout en prenant en contre-exemple une phrase du célèbre rappeur Booba : « Aucune cité n’a de barreaux. »

Tarik*, 19 ans : « on n’est pas à notre place à Paris, on est mal vu et catalogués comme des mecs de banlieue. C’est notre démarche, notre façon de parler et notre tenue. Tu sens qu’on n’est pas pareil et qu’on n’a pas les mêmes codes, » Même son de cloche pour Idriss, 23 ans, qui pointe surtout le regard des autres. « Il y a une sorte de méfiance et de recul quand on s’approche. Peu importe comment on s’habille, pour eux, on est une bande de black et de rebeu qui peuvent foutre la merde. On nous zieute bizarrement : les femmes âgés, les commerçants, les videurs et les mecs de la sécurité. Les flics, eux, je t’en parle même pas… »

D’autres, plus radicaux, y voient une sorte de complexe. Gaetan*, 27 ans, qui est né et a grandi dans le quartier, raconte, affaissé sur le capot de son véhicule. « J’adore Paris, c’est magnifique mais c’est trop propre et trop « bourge » pour nous. Moi j’ai l’impression que je la salis. Comme si c’était une sorte d’élite inabordable et que c’était au-dessus de moi. Je ressens ça surtout dans les quartiers où il n’y a que des babtous. » Comprenez, le « Paris des blancs. »

Pour Fabien Truong, sociologue et auteur du livre ‘Au-delà et en deçà du périphérique’ (Métropoles, 2012.), cette attitude est un grand classique. Dans son ouvrage, il note : « Les jeunes se perçoivent le plus souvent comme des étrangers dans ce Paris, découvrant un territoire inconnu, impressionnant et excitant. Pour ne pas dire « exotique ». » Avant d’ajouter. « Seule une partie de la capitale leur paraît socialement et culturellement accessible. » Comme le quartier des Halles, ex-ventre de la capitale qui a accouché du break, du hip-hop et de ses premiers balbutiements.

« C’est le centre névralgique de la capitale. (…) Les codes vestimentaires et alimentaires y sont sécurisants : on peut y mater les nouveaux modèles de Converse en mangeant un kebab ou un Chicken McNugget avec ses copains et en singeant le refrain du nouveau tube de 50 Cent qui passe dans la radio du magasin d’en face. » Tarik* ne contredit pas, bien au contraire : « En plus d’être sur notre ligne RER, il y a tous les trucs qu’on aime : de la musique, des fringues et tu peux te poser sans qu’on te dévisage. C’est un peu comme le quartier mais en plus beau. Et avec beaucoup plus de filles (rires). »

(Le clip de Belkacem, qui réside dans la cité)

Bien entendu, nombre d’entre eux réussissent à s’intégrer à la ville. C’est le cas de Fatima*, qui est pourtant de la même cellule familiale que le jeune homme sus-cité étant sa grand soeur et son aîné de 9 ans. « Ça a été long pour moi de me faire à Paris. J’ai commencé par changer progressivement de tenue pour porter des vêtements plus relax et plus parisiens. » Surtout, elle n’a pas hésité à sillonner les quartiers de fond en comble, comme une touriste étrangère. « J’ai tellement marché. Mais c’est quand j’ai commencé à bien connaitre Paris qu’elle a arrêté de me paralyser. Au bout d’un moment, j’ai même osé franchir les portes des musées et c’est quelque chose que je fais désormais très naturellement et très régulièrement. »

D’autres, enfin, y sont parvenus grâce aux études. Comme Sofiane, 26 ans, diplômé en droit à Assas. et qui présente physiquement tous les ingrédients du hipster. « Quand tu fais des aller-retours tous les jours, tu finis par t’habituer et t’approprier la ville. Ça met du temps mais tu finis par t’y sentir à ta place. » Il conclut : « J’y ai passé tellement de temps qu’aujourd’hui je me sens autant parisien que brunoyen. J’espère juste un truc : que les Parisiens finissent, eux aussi, par se tourner vers la banlieue… »

(*Les prénoms ont été modifiés)

0 comments on “En banlieue, le périph’ est parfois une frontière difficile à enjamber

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :