Ici Paris

Les derniers troquets parisiens immortalisés en photo par Blaise Arnold

Ils sont de moins en moins nombreux, remplacés par les bars à vin, les bars à bière artisanale, les bars à chicha, les bars à petite assiette de mozzarella di bufala qui vient des Pouilles, vous m’en direz des nouvelles. Eux, ce sont les rades et les PMU, ces phares qui dans chaque quartier de Paris et de banlieue attiraient autrefois le travailleur égaré par sa journée de labeur. Avant, ils étaient l’équivalent d’une liste de commentaires sous une publication Facebook, un endroit où tout le monde venait débattre et s’engueuler. Aujourd’hui, la plupart ressemblent davantage à une adresse yahoo mail : un vestige.

Des photos en forme de tour de magie

Univers quasi essentiellement masculin, le troquet n’est plus fréquenté que par ceux qui se sentent exclus ailleurs, alcooliques incorrigibles, accros au Rapido, amateurs de canasson, lascars en jogging, lecteurs de la « voie express » du Parisien, étudiants fauchés. Avant qu’ils ne disparaissent tous du paysage urbain, un photographe a décidé de les immortaliser et les magnifier sur sa pellicule : Blaise Arnold. Le patronyme lui-même est tout un programme, qui résonne comme un air de nostalgie périphérique en bleu de travail.

Dans le bric-à-brac de son atelier parisien, rempli de vieux papier journal, de fripes anciennes et de boites à chapeaux chinés sur les brocantes, ce fils de classes populaires nous reçoit avec gentillesse et affabilité. Sur les murs, des agrandissements majestueux de ses séries « Red Lights », portraits de troquets aux néons brillants, et « Stories », des reconstitutions soignées d’époque. Ses photos ressemblent à des tours de magie, c’est beau et on sent qu’il y a un truc, mais lequel ? Refusant d’abord de livrer ses secrets, Blaise Arnold finira par nous en dévoiler quelques-uns, juste ce qu’il faut pour qu’on s’émerveille et qu’on constate l’immense travail qui préside à chaque cliché. Balaise, Blaise.

8685821_orig

Saumon : Comment t’es venue l’idée de photographier les derniers troquets de Paris et sa banlieue ?
Blaise Arnold : Un jour j’emmenais mon fils à l’école, c’était un peu avant l’hiver, le jour se levait tardivement, et j’ai aperçu le bistrot du coin qui s’appelle le Balto. Je trouvais que l’image était jolie, ça se reflétait sur l’asphalte mouillé… Photographiquement, il n’y avait rien à redire ! Je suis allé chercher mon appareil et j’ai fait la photo. Ce n’était pas complètement abouti, il y avait des petits détails qui n’allaient pas, mais du coup ça m’a donné l’envie de faire un cahier des charges plus précis pour les photographier de manière systématique.

En quoi consiste ce cahier des charges ?
Il faut qu’il ait plu ou qu’il pleuve, que l’asphalte devant soit mouillé. Que ce soit entre chien et loup. Pas la nuit complète, sinon on se retrouve avec de la lumière en bas du bâtiment et rien en haut, on n’a pas de détail dans les ombres. Et puis je voulais l’ensemble du bâtiment, qu’il soit suffisamment grand pour qu’il y ait une masse de partie sombre importante qui va faire ressortir les parties lumineuses. La difficulté, c’est que si on se retrouve avec un bâtiment de six étages, on est trop loin et le bar est un peu petit. Idéalement, il faudrait des immeubles de trois, quatre étages, avec le recul nécessaire pour faire la photo, tout ça réduit considérablement les possibilités. Il faut aussi que le bar ait l’air un peu déglingue, et pas trop de panneaux de signalisation ou de barrières, qui gênent la vision.

L’enfer à Paris, ce sont les voitures garées qui pourrissent l’image, non ?
Pour éviter ça, la plupart du temps, je fais les photos le matin. Le soir, j’aime moins, c’est plus dangereux, il y a des mecs qui trainent et tout. Le matin entre 6h et 8h, il y a moins de monde. Mais bon, il arrive que j’aie des soucis. Parfois, ça s’annonce bien, le café est impeccable, je m’installe sur pied, parce que ça prend un certain temps à faire techniquement : il y a une pause pour l’asphalte, une pause pour l’intérieur du bar, une pause pour le néon, une pause pour le ciel. La photo est un assemblage de six ou sept vues où la lumière et l’exposition sont bonnes pour telle ou telle partie de l’image. C’est ce qui permet d’avoir du détail dans les ombres et dans les hautes lumières. Bon an, mal an, ça prend une bonne demi-heure de faire la photo et dans ce laps de temps, j’ai toujours un type qui vient garer sa bagnole pile devant pour prendre un café, chercher ses clopes. Il y a un instant T que j’essaye de pas louper, c’est quand l’éclairage urbain s’éteint, du coup il éclaire moins l’asphalte, on n’a pas le reflet des spots sur la chaussée. Si quelqu’un passe, je perds cet instant !

5501425_orig

Quels sont les imprévus les plus étonnants qui te soient arrivés ?
Le pire qui m’ait arrivé, c’est un troquet que j’avais repéré à Bondy. J’y vais, je m’installe, personne dans la rue. Je commence mes séries de photos et à un moment donné, une équipe d’ouvriers de la voirie arrive et commence à scier l’asphalte juste devant moi. Je voyais la lame de scie circulaire qui s’approchait dangereusement et finalement ils sont partis sans m’obliger à retirer mon matériel. Ouf, parce que c’est désagréable de repartir sans photo. Je me suis levé tôt, j’ai pris la flotte sur la gueule, je risque d’endommager mon matos, donc c’est mieux de ne pas rentrer bredouille.

« La photo de rue en France, c’est mort. »

Comment ça se passe avec les clients qui t’aperçoivent en train de photographier le bar ?
Ça m’est arrivé qu’au cours de la pause, un type vienne me voir pour me dire qu’il ne veut pas être dessus. J’ai envie de lui répondre : « Ecoute j’ai commencé ma photo avant que tu arrives, c’est toi qui vient la perturber, donc dégage crétin ! » Mais bon, en réalité, je ne dis rien, parce que j’ai du matériel qui coûte cher, et je suis en infériorité numérique. Parfois, je montre ma photo pour expliquer qu’il ne s’agit pas du tout d’un portrait. Une fois, le patron d’un bar plus véhément m’a dit « si tu prends la photo, je te pète la gueule et je casse ton appareil ». Là, je n’insiste pas. Il y a un gars aussi qui m’a pris en photo, du genre « œil pour œil, dent pour dent ». Je ne veux pas perdre mon temps avec ça, mais les menaces sont de plus en plus pesantes.

Tu penses que c’est plus compliqué aujourd’hui de prendre les gens en photo ?
La photo de rue en France, c’est mort. Aux Etats-Unis, j’ai l’impression que c’est plus facile. J’ai vu des reportages avec des mecs à New-York qui sont sur les trottoirs de la 5e avenue avec un boitier et un flash, juste devant les gens. Les hommes d’affaires et les passants continuent de marcher tranquillement. Faites ça sur les Champs-Elysées, vous allez voir comment vous serez reçus… En France, tout est source d’embrouille, même si vous photographiez juste une porte dans la rue, on vous dira qu’il faut payer des droits d’auteur à l’architecte.

2881008_orig

Quand je vois certains bars de ta série que je connais, comme L’Ariel à Ménilmontant, je ne les reconnais quasiment pas. Avec tes photos, on redécouvre autrement les troquets parisiens.
C’est la lumière et le fait d’effacer des détails annexes qui troublent la vision. J’enlève plein de choses, pour mettre en lumière le bar. C’est le sens d’une lecture, comment faire pour que le lecteur voie ce que je veux qu’il voie ? Souvent la pause est longue, donc les passants en mouvement sont flous.

Il y a l’importance du néon aussi, qui valorise le bar.
Oui, parce que ça permet d’évacuer dans l’ombre les autres boutiques autour, ou les choses qui ne nous intéressent pas. Le néon, c’est quand même une lumière que je trouve fascinante. Mais c’est en train de mourir, alors que les LED ne génèrent pas la même émotion, ça procure une lumière moins diffuse, c’est moins photogénique.

Tu as fait des agrandissements de tes photos, que tu exposes en galerie et que tu vends. Combien ça coûte ?
Chaque agrandissement d’un bar coûte 2500 euros. Et je tire à quatre ou sept exemplaires, pas plus, et il y a une cinquantaine de bars. J’ai vraiment du plaisir à faire les images, tant mieux si j’en vends, je suis content, mais ce n’est pas le but essentiel. Mon désir, c’est faire une série cohérente, c’est vraiment ce qui me plaît. Attention, je continue à faire de la pub ou du portrait pour des magazines, j’adore ça, mais ce qui m’intéresse c’est la photo.

Le site Internet de Blaise Arnold.

Râleur professionnel, ce en quoi il épouse parfaitement son biotope parisien, Emmanuel déteste lorsqu'un Vélib' est coincé sur la plus petite vitesse ou quand le facteur laisse un avis de passage alors qu'il était chez lui. Comme le médecin, il est généraliste, écrivant autant sur la remasterisation CD de l'intégrale de Françoise Hardy que sur la définition introuvable de la vraie bière artisanale. Fan de Javier Pastore et de Marcel Proust, il joint la beauferie à la pédanterie, ce qui lui vaut de déranger dans le microcosme des amateurs de héros malades.

2 comments on “Les derniers troquets parisiens immortalisés en photo par Blaise Arnold

  1. Magnifique couleur 🙂

    Aimé par 1 personne

  2. Superbe série de nos troquets (qui ont déjà aux deux-tiers disparus). En plus d’être de la belle photographie, c’est aussi de l’histoire …
    Vous devriez postuler pour les Rencontres Photographiques d’Arles, vous y avez votre place ! (et ça nous changerait des tas de m… qui seraient soit-disant de  » l’art  » de la photographie …).
    Au plaisir de mieux découvrir votre travail.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :