Culture

Pourquoi The Handmaid’s Tale m’a terrifiée

La servante écarlate

En avril dernier, la chaîne américaine Hulu diffusait le premier épisode de The Handmaid’s Tale. Une uchronie terrifiante dans laquelle les Etats-Unis sont organisés en castes et les viols ritualisés. Récompensée aux Emmy Awards, la série ne secoue pas seulement l’Amérique de Trump… Attention, spoilers ! 

Dans cette adaptation très esthétisante du roman de Margaret Atwood (1986), les Etats-Unis – devenus la République de Gilead – ont glissé en quelques années vers une société patriarcale où les femmes fertiles sont transformées en pondeuses-esclaves (des « servantes écarlates ») au service de la communauté. Pour les hommes et femmes qui décident du basculement, réquisitionner les derniers ovaires valides reste la seule solution pour éviter l’extinction de l’espèce. Ils sauvent, ensemble, l’humanité.

Une série impossible à binge watcher ?

Après chaque épisode, alors que la première saison en compte dix, je finissais en PLS sur mon lit. La boule au ventre. Rien de plus normal lorsque l’on regarde un récit dystopique ? Peut-être. Pourtant, je n’avais pas été aussi mal devant Black Mirror ou en lisant 1984, ni aussi gênée en regardant Brazil. Pourquoi ? Qu’est-ce qui dans La Servante écarlate me troublait autant ?

Les scènes de Cérémonie qui rendent le viol légal. La complicité des femmes haut placées. La mise en place en silence de cette théocratie totalitaire où les femmes sont asservies. Les réponses sont multiples et se trouvent à la fois dans le tissu narratif et dans le contexte de diffusion de la série. Le fait de regarder un épisode puis d’observer le monde dans lequel on vit une fois sorti de cette uchronie. Finir un épisode et se rendre compte que la fiction est bien trop proche de la réalité. L’administration Trump, les émissions de Cyril Hanouna, le harcèlement de rue, le déni de charge mentale, les Masculinistes…

Le roman vous semble étrangement concret. C’est normal, Margaret Atwood ne s’est inspirée que de l’histoire de l’espèce humaine.  « Je m’étais fixé une règle : je n’inclurais rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque, ou pour lequel la technologie n’existerait pas déjà », avoue-t-elle au journaliste du Guardian. La mort par pendaison d’activistes, la mise sous tutelle d’enfants volés, l’interdiction de lire et écrire… Rien n’a été inventé par l’auteure, tout est signé de la main de l’être humain.

Pour moi, Française de 35 ans vivant à Paris en 2017, cette série est réaliste. La peur qu’elle éveille en moi est réelle. Elle représente mes pires cauchemars. 

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« Dans une marmite dont l’eau chauffe progressivement, la grenouille meurt ébouillantée sans même s’en apercevoir. »

Outre la misogynie, ce qui m’a le plus marqué en regardant la série c’est d’observer comment, progressivement, la terreur s’est installée. Comment avec douceur les architectes de Gilead ont fait croire que leur régime totalitaire était une solution pour ceux qui s’y soumettent. «C’était après la catastrophe, quand ils ont abattu le Président, mitraillé le Congrès et que les militaires ont déclaré l’état d’urgence. Ils ont rejeté la faute sur les fanatiques islamistes, à l’époque. (…) C’est à ce moment-là qu’ils ont suspendu la Constitution. Ils disaient que ce serait temporaire. Il n’y a même pas eu d’émeutes dans la rue » raconte Offred, la narratrice-servante jouée par la troublante Elisabeth Moss.

Un état d’urgence qui s’installe dans la durée et devient la norme. Ça vous dit quelque chose ? Personnellement, je ne me souviens pas quand je me suis habituée à ouvrir mon sac en entrant chez Monoprix et sans qu’on me le demande au préalable. La métaphore de la grenouille (souvent citée dans les articles qui analysent la série) illustre parfaitement le processus pervers. « Dans une marmite dont l’eau chauffe progressivement, la grenouille meurt ébouillantée sans même s’en apercevoir. » La prison rétrécit sans que les prisonniers se révoltent. « L’ordinaire, disait Tante Lydia, c’est ce à quoi vous êtes habituées. Ceci peut ne pas vous paraître ordinaire maintenant, mais cela le deviendra après un temps. Cela deviendra ordinaire.» Dans la saison 1, à part quelques échauffourées, il y a finalement peu de rebellion. Les habitants de Gilead qui n’ont pas réussi à s’enfuir, finissent par endosser le rôle que la nouvelle société leur a donné. Ils acceptent bien sûr pour se protéger des coups et des tortures mais aussi par obéissance.

S’offusquer de la norme 

Dans une moindre mesure, cette obéissance aveugle m’a longtemps fait écrire au masculin. Alors que je suis sensible aux questions féministes, l’écriture inclusive me semblait plus importante qu’essentielle. La règle m’énervait, mais j’obéissais. Je n’avais jusqu’alors pas compris que tout comptait, qu’il ne fallait laisser passer aucun détail.

D’ailleurs ce n’est certainement pas pour rien que la féminisation des mots rend dingue toute une partie de la population (notamment Christine Angot dans On n’est pas couché récemment). Si le simple ajout d’une voyelle donne envie à certains de plonger dans de la lave en fusion c’est bien que quelque chose se joue…  Pourtant, faut-il que le masculin l’emporte sur le féminin ad vitam aeternam ?

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La réponse est non. « Au XVIIe siècle, en pleine période de reprise en main idéologique de la langue française, une nouvelle règle a été inventée. Celle de la supériorité du masculin. Il s’agissait de prouver cette supériorité jusque dans la langue courante », explique Titiou Lecoq dans son article « Le masculin l’emporte… toujours ? » La supériorité masculine s’est attaquée à l’époque à tous les détails pour asseoir son influence et elle a du mal à dessérer la machoire. A nous de refuser aujourd’hui cette misogynie latente, de rétablir un équilibre, ensemble. Soyons comme Ofglen qui, à la fin de cette première saison, refuse de jeter la première pierre (tiens donc, ça me rappelle un bouquin) lors d’une lapidation sordide. La « seule » lueur d’espoir de la série n’est pas anodine. Elle est collective.

Il faut qu’ensemble, nous nous offusquions des règles de grammaire datées, de l’absence de clitoris dans les livres d’anatomie et de la taxe rose. Qu’ensemble nous nous offusquions, même quand cela nous semble dérisoire, même pour un e à la fin d’un nom, même pour un détail. Ce n’est pas pour rien que l’on dit que le diable se terre dans les détails.

The Handmaid’s tale / La Servante écarlate
Hulu. Saison 1 diffusée en France par OCS

À propos Elsa Pereira

Féminisme, intersectionnalité et théorie du genre… Rien ne l’énerve plus que le manspreading dans le métro. Elsa a beau s’intéresser aux questions qui traversent nos vies numériques, du DIY à la Slow life, elle reste très attachée au 6ème art aussi appelé les arts de la scène. Elle clame d’ailleurs avoir vu plus de 385 pièces lorsqu’elle était chez Time Out Paris et promet ne s’être jamais endormie.

1 comment on “Pourquoi The Handmaid’s Tale m’a terrifiée

  1. Très bon article!

    Je suis entièrement d’accord avec toi!

    Aimé par 1 personne

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