Ici Paris

Il était une fois un club de pétanque secret au cœur de Montmartre

Au club Abbesses-Lepic de pétanque (ou « CLAP »), le temps semble s’être arrêté soudainement. Jusque tard dans la nuit, on parle fort, on se chambre, on picole du rosé dans des flûtes de champagne, on chante à tue-tête les chansonniers populaires et… on joue à la pétanque. Une certaine idée de Montmartre a trouvé refuge dans ce lieu bucolique et caché.

On raconte que c’est en s’attachant aux arbres face aux bûcherons que le comédien Jacques Fabbri et les riverains ont sauvé le boulodrome de l’avenue Junot. C’était en 1990, point d’orgue d’un combat de plusieurs années contre la mairie, qui projetait alors d’y construire un parking souterrain. Une poignée d’arbres et quelques terrains de pétanque sacrifiés sur l’autel de la bagnole, heureusement devenus un site classé grâce aux luttes acharnées des habitants pour préserver ce dernier vestige du maquis de Montmartre. Apparu au début du XIXe siècle, le « maquis » était un village rural aux airs de bidonville, un lieu légendaire qui ne vit plus que dans le cœur des montmartrois et sur quelques photos. Apaches crapuleux, ouvriers durs au mal, aristocrates déchus et artistes désargentés s’y côtoyaient avant que les promoteurs immobiliers et les pelleteuses n’aient raison de toutes ces cahutes en bois durant l’entre-deux-guerres.

Géographiquement, la zone est située entre la rue Lepic et l’avenue Junot, à peine quelques pâtés de maison, mais beaucoup d’histoires. Comme celle du rocher de la Sorcière, roc imposant qui toise le visiteur à l’entrée du bel Hôtel particulier, à côté du club de pétanque. Pourquoi ce nom de rocher de la sorcière ? « Je suis née là, et je n’ai jamais su ! rigole Catherine Moureau, présidente du CLAP. J’ai tout entendu, par exemple que c’était une bonne femme au XVIIIe siècle qui faisait peur à tout le monde, avec la tronche de madame Mim’ dans Merlin l’enchanteur de Walt Disney. Du coup, ça m’effrayait quand j’étais gamine. A l’époque, avec des mômes de mon âge, on se faisait peur, on courait comme des dingues dans l’allée en se demandant si la sorcière nous avait vus ou pas ! »

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Le CLAP durant les années 1970.

Aujourd’hui, les gamins du quartier ne peuvent plus en dire autant. Le passage de la Sorcière, qui relie le haut et le bas Montmartre, a été fermé en 2009 sur la demande des riverains. La décision isole encore un peu plus du reste de la ville le club de pétanque, oasis champêtre où le luxe bourgeois côtoie le charme populaire. Catherine Moureau le regrette, elle préférerait que les passants et les marcheurs – le passage était un sentier de grande randonnée – puissent encore s’y frayer un chemin durant la journée. A elle seule, la querelle est symptomatique de l’évolution du quartier et de la place insolite occupée par le CLAP. A la fois chic et popu, le club cultive une certaine idée de l’esprit maquisard, une sorte de dandysme égalitaire qui détone à l’heure où le prix du mètre carré atteint des sommets plus hauts que le clocher du Sacré-Cœur.

« Trois types devant toi, ça faisait cent-cinquante ans de prison ! »

Par miracle, le CLAP réussit tous les amalgames, il réunit sous sa houlette l’ancien et le nouveau Montmartre, les riches et les moins riches, les vieux et les jeunes. « A Noël, on organise un repas pour ceux qui n’ont pas de moyens et qui sont seuls, nous confie Catherine Moureau. On sert de repère pour beaucoup de personnes âgées, qui continuent de venir ici par habitude, c’est leur dernier lien social. » Pendant des années, le club a également accueilli d’immenses banquets festifs pour le Téléthon, malheureusement l’état d’urgence a mis fin à cet événement caritatif. Il faut reconnaître que la pétanque colle finalement assez bien à cette tradition empreinte de solidarité : « La pétanque est un sport convivial, continue la présidente, il y a toutes les couches de société qui se mélangent. Les gens viennent pour se détendre, certains poussent la chansonnette, d’autres jouent aux boules. Le travail, on s’en fiche, on ne pose pas de questions. »

Pas de questions posées, une discrétion héritée sans doute de l’époque où quelques truands, bandits corses et gangsters provinciaux, se mêlaient à la population montmartroise du club. Bernard, tenancier bénévole de la buvette, se souvient dans un frisson de nostalgie : « Certains jours, tu avais trois types devant toi, ça faisait cent-cinquante ans de prison ! » Membre du club depuis des années, Orso a pris en photo sur son site Internet cette galerie de personnages, qu’il décrit ainsi : « Des anciens taulards, une princesse de Clermont-Tonnerre, des tronches de Montmartre, des célébrités, des attachés ministériels… » Le soir venu, ces grandes gueules sortent de leur réserve et s’invitent à la buvette, ils jouent à la belote et au 421, entonnent des airs de guinguette en chœur, commandent des bouteilles de champagne. Ce n’est plus un club de pétanque, ou pas seulement, c’est un troquet d’antan. Epaules de déménageur et nez aquilin couperosé, « L’Empereur » comme on le surnomme, connaît son répertoire chansonnier sur le bout de ses gros doigts ouvriers. Un vrai jukebox, qui répond aux questions par un couplet de Fréhel ou d’Edith Piaf. S’il apprend que vous vivez à Ménilmontant, de sa voix embrumée par l’alcool et les cigarettes, l’Empereur chante Aristide Bruant : « Papa était un lapin / qui s’appelait JB Chopin / et qu’avait son domicile / à Belleville… »

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L’égalité des sexes s’est conquise à coups de bourre-pifs

Attention cependant à ne pas succomber aux clichés romantiques, les boulistes du CLAP sont surtout médecins, avocats, écrivains, journalistes, entrepreneurs, et bien entendu commerçants du quartier… Le créateur du club était un boucher de la rue des Abbesses et Catherine, nouvelle présidente depuis le décès de son père Roger en 2004, tient le restaurant La Pomponnette. « Le bistrot appartient à ma famille depuis 1909, rappelle-t-elle avec une humble fierté, ça fait quatre générations ! » Une femme présidente d’un club de pétanque, la chose était loin d’être évidente, alors l’égalité des sexes s’est conquise à coups de bourre-pifs. « Au début, les adhérents m’ont regardé bizarrement. Même si j’étais la fille de Roger, il a fallu que je tape du poing sur la table. » Catherine hausse le ton et montre qu’elle sait jouer des muscles malgré son petit gabarit, n’hésitant pas à remettre à leur place les bonhommes du club.

A en juger par les embrassades et les compliments récoltés par la présidente au fil de notre entretien, la méthode a eu du bon. « C’est un monde un peu macho, la pétanque. Mais ça évolue. Quand je suis arrivé, on devait être cinq femmes, maintenant il y en a soixante-douze. » Ce qui n’empêche pas certains présidents de club de s’étonner encore en la voyant arriver à la tête de ses équipes pendant les concours. « Ha, vous êtes une fille ? » Au CLAP, les esprit ont visiblement évolué plus vite : les femmes sont nombreuses, et surtout elles revendiquent leur féminité, voire leur coquetterie. Forte tête, Katia la blonde le dit sans fard : « Pendant les concours, on me demande toujours de monter au créneau pour nous défendre contre les autres bonnes femmes. Elles ne sont pas tendres, ce sont souvent des gitanes ou des nanas en jogging. Alors nous, avec nos filles en talons… »

Les temps changent, et la population du club s’est beaucoup renouvelée. « Comme le quartier », note Catherine Moureau. Le CLAP ouvre davantage ses portes aux nouveaux licenciés, qui ne font plus forcément appel à l’habituel système de cooptation pour s’intégrer. Même la rivalité historique avec le club du Tertre s’estompe. Membre de ce dernier, Louis, 28 ans, aime faire la navette entre les deux. « Au Tertre, l’ambiance est différente, explique-t-il, moins détendue. Ici, l’endroit est magnifique et le terrain c’est du gâteau, je réussis 9 carreaux* sur 10 ! En revanche, le niveau de jeu est meilleur chez nous. » Pour rattraper son retard, le club de l’avenue Junot a rajeuni ses ouailles et recruté des joueurs chevronnés, si bien qu’il affiche désormais complet avec un total de 230 adhérents pour 10 terrains.

L’ambiance, elle, est restée peu ou prou la même d’après les témoignages. On veut bien les croire, tant notre accueil a été chaleureux et bienveillant. Venir au CLAP, c’est intégrer doucement une petite famille, celle de Paul l’Ecossais, de Katia la blonde, de l’Empereur aux mains calleuses, d’Orso le rocker en perfecto, de Phiphi les bons conseils. C’est apprendre à la fois les techniques de la pétanque et les paroles d’Edith Piaf autour d’une tournée de pastis. Venu sur la pointe des pieds, le visiteur repart avec l’impression d’avoir toujours connu ce lieu, comme s’il avait rêvé ce « Brigadoon » montmartrois, village harmonieux sans âge ni origine, qui s’évapore sitôt la grille dépassée. Mais avant de partir, « bah un dernier rosado, hein ! »

*A la pétanque, un carreau est réalisé quand la boule du tireur prend la place de celle qu’elle vient de frapper.

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Vue depuis l’intérieur de la buvette.

Râleur professionnel, ce en quoi il épouse parfaitement son biotope parisien, Emmanuel déteste lorsqu'un Vélib' est coincé sur la plus petite vitesse ou quand le facteur laisse un avis de passage alors qu'il était chez lui. Comme le médecin, il est généraliste, écrivant autant sur la remasterisation CD de l'intégrale de Françoise Hardy que sur la définition introuvable de la vraie bière artisanale. Fan de Javier Pastore et de Marcel Proust, il joint la beauferie à la pédanterie, ce qui lui vaut de déranger dans le microcosme des amateurs de héros malades.

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