Pamphlet

Des faits pas si divers : Les mythomanes et le Bataclan

Faits divers, attentat, 13 novembre 2015, terrorisme, Bataclan, salle de concert, la France a un incroyable talent, mythomane, Eagles of Death Metal, analyse

Chaque semaine, Saumon met en parallèle deux faits divers qui ont un lien entre eux et dont l’association soudaine dans l’actualité signifie quelque chose. 

Un incroyable talent de menteur. Jeudi 23 novembre, le jeune candidat Dany Machado participe à l’émission La France a un incroyable talent en chantant un titre « en hommage à son ami Alexandre décédé au Bataclan ». Emotion palpable dans le jury et dans l’audience, petit succès sur les Internets, sa performance lui vaut une litanie d’éloges. Sauf qu’aucun Alexandre n’est mort au Bataclan. Ni nulle part ailleurs durant les attentats du 13 novembre 2015. Vérification faite, Dany a bel et bien pipeauté. Dans un premier temps, il essaye de sauver les meubles, le prénom qu’il a donné serait un pseudo, puis il invoque de dangereuses contrevérités comme celle qui voudrait que certains noms de victimes n’ont pas été divulgués, notamment ceux des mineurs. L’association Life For Paris, constituée de rescapés et de proches de victimes, saisit le CSA, et devant l’ampleur de la polémique Dany Machado est peu à peu contraint d’avouer qu’il n’a pas perdu d’ami mais juste été « profondément touché » par les attentats.

Cette affaire survient en plein milieu d’une autre, qui traîne quant à elle depuis plusieurs mois. Le vendredi 1er décembre a été jugé Cédric Rey, une fausse victime du Bataclan, au tribunal correctionnel de Versailles. Son histoire est digne d’un film hollywoodien. Quand il apprend la nouvelle des attentats, chez lui dans les Yvelines, Cédric Rey prend soudain sa voiture et se précipite dans les environs du Bataclan. Sur place, ce pompier volontaire et ambulancier aurait d’abord souhaité aidé les blessés, mais il ne parvient qu’à réconforter une femme prise de malaise. Ce n’est que le lendemain qu’il entame son grand mensonge : il se lie avec d’authentiques victimes et prétend avoir échappé aux balles des terroristes alors qu’il passait la soirée au café du Bataclan à côté de la salle. Il pousse l’indécence jusqu’à dire qu’une femme enceinte aurait été tuée « à sa place ». Les premiers mois, Cédric est partout : Sud-Ouest, L’Express, Le Monde, L’AFP, Libération, même en portrait vidéo, mais surtout sur le groupe Facebook de Life For Paris où il divulgue ses états d’âme à longueur de messages et durant les apéros organisés par les rescapés.

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Dany Machado et son ami imaginaire


La revanche de la fiction sur la réalité

Bref, le Rey se montre plus royaliste que le roi, il fait preuve d’un zèle dans la détresse et l’empathie presque louche tant le jeune homme incarne le rôle de la victime par excellence. Au procès, la procureure le surnomme d’ailleurs « l’homme qui rêvait d’être victime ». Mal dans sa peau, plein de soif de reconnaissance, il a trouvé dans le cercle des rescapés une importance que la vie réelle lui avait refusée. Puisqu’au fond de lui, Cédric se sent une victime, alors pourquoi ne le serait-il pas aux yeux de la France entière ? La vérité de son mal être pouvait bien s’accommoder d’un peu de fiction, surtout dans un contexte où les faits eux-mêmes ont longtemps paru impossibles à croire pour les victimes du Bataclan. Quand la réalité dépasse la fiction, il devient presque logique de voir la fiction jalouser la réalité. Dany Machado aurait pu se contenter d’écrire un texte métaphorique, comme il a ensuite prétendu l’avoir fait, en utilisant la licence du poète pour se mettre dans la peau d’un proche de victime, tout en reconnaissant qu’il avait inventé à partir de faits réels. Il a préféré ajouter du pseudo-réalisme à sa fiction, comme si l’art seul ne suffisait plus à témoigner de la tragédie humaine.

« J’aurais pu y être », « J’étais à côté de la fusillade », « Je connais un ami d’ami qui était là-bas » : ces formes de récit personnel – plus ou moins véridiques – que l’on a beaucoup entendues après le 13 novembre déclinent en version tolérable le désir de fiction exprimé maladivement par Cédric Rey et dans une moindre mesure par Dany Machado. On se raconte tous des petites histoires terrifiantes ou rassurantes, qu’on soit rescapé ou non, pour exorciser ces instants où le réel déborde ses limites habituelles. L’inconscient surgit et plaque sur notre mémoire toutes sortes de scénarios alternatifs dans lesquels nous sommes tour à tour des héros, des lâches, des victimes, des rescapés, des témoins, des sceptiques. La droite réactionnaire et extrémiste de Boulevard Voltaire a voulu voir dans ce fait divers glauque la tendance de notre société à se complaire dans la fange victimaire. Interprétation tentante mais outrancière. L’illusion fictive du « Et si jamais… » agit comme un baume sur les douleurs réelles de la population, elle joue le rôle de catharsis nationale, mais elle peut dégénérer en délire mythomane quand les conditions sont réunies. Et notre société hyper-médiatique, entre réseaux sociaux et culte du paraître, représente un terreau idéal : Sur Internet, la plupart des médias ont laissé en ligne les articles dans lesquels Cédric Rey a témoigné (ici ou par exemple). Implicitement, ces journaux avouent que la réalité du témoignage leur importe moins que son apparente crédibilité. Si Cédric n’est pas une victime, il en a l’air et le discours, et c’est aujourd’hui bien suffisant.

 

Râleur professionnel, ce en quoi il épouse parfaitement son biotope parisien, Emmanuel déteste lorsqu'un Vélib' est coincé sur la plus petite vitesse ou quand le facteur laisse un avis de passage alors qu'il était chez lui. Comme le médecin, il est généraliste, écrivant autant sur la remasterisation CD de l'intégrale de Françoise Hardy que sur la définition introuvable de la vraie bière artisanale. Fan de Javier Pastore et de Marcel Proust, il joint la beauferie à la pédanterie, ce qui lui vaut de déranger dans le microcosme des amateurs de héros malades.

3 comments on “Des faits pas si divers : Les mythomanes et le Bataclan

  1. Article qui eût pu être intéressant mais qui, hélas ! s’arrête à la surface des choses (a fortiori pour un écrit prenant place dans la section « Analyse »).
    La question, pourtant nodale, du narcissisme de l’individu contemporain se voit totalement éludée (https://editions.flammarion.com/Catalogue/champs-essais/philosophie/la-culture-du-narcissisme).
    Par ailleurs et par surcroît, point n’est besoin d’être « de droite », « réactionnaire » ou « extrémiste » pour souscrire à l’idée que, dans notre valétudinaire société, la figure très convoitée de la victime a supplanté celle du héros. Deux ouvrages parus il y a une dizaine d’années ne disent, en substance, pas autre chose (http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-La_soci__t___des_victimes-9782707147660.html ; http://www.albin-michel.fr/ouvrages/le-temps-des-victimes-9782226175144). Je vous invite à les lire pour saisir, avec plus d’acuité et sans œillères idéologiques, tant le phénomène que son ampleur.

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  2. Emmanuel Chirache

    Merci pour votre message – anonyme – où la cuistrerie le dispute à la condescendance. S’il suffisait d’utiliser le mot « valétudinaire » et de lire des essais ringards publiés chez Albin Michel pour avoir raison, la vie serait sans doute plus douce, j’en conviens. Evoquer la « question nodale (hahaha) du narcissisme contemporain », c’est enfoncer une porte cochère ouverte, et je laisse ça à Jacques Attali, Michel Onfray ou Pascal Bruckner, qui le feront mieux que moi.
    Sachez, monsieur, que je connais très bien le sujet dont je parle, et je sais qu’on peut être une victime et accomplir un acte héroïque dans le même temps. Il a été dit lors de son procès que Cédric Rey avait également le complexe du sauveur, ce qui sous-entend qu’il ne rêvait pas seulement d’être une victime aux yeux de la société.
    Enfin, je sais d’expérience que les gens qui recommandent aux autres d’ôter leurs oeillères idéologiques sont les pires canassons dans la course au dogmatisme.

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  3. Jan Hus

    Arf, aucun (embryon d’) argument dans votre « réponse ». C’est piteux…
    On eût pourtant aimé que vous développiez (je n’ai pas employé l’imparfait du subjonctif à dessein, pourtant ici grammaticalement indispensable, de peur – j’en tremble ! – de me voir taxé de cuistre, voire de pédant).
    Et pourtant, il y aurait beaucoup à dire… ou plutôt à interroger : ces livres, les avez-vous lus ? En quoi sont-ils sont ringards ? Dites-nous plutôt quel est votre problème avec l’adjectif « nodal » ? et la belle épithète « valétudinaire » ? Procès d’intention, peut-être, mais, volens nolens, ça fleure bon la marque du fer chaud apposé sur la vanité du Trissotin, sur l’orgueil du borgne évoluant parmi les aveugles (c’est, hélas ! un trait fort répandu, quand on ne connaît pas le sens d’un mot, ou que l’on n’a pas coutume de l’employer soi-même, que d’accuser pavloviennement son usager de cuistrerie ou de pédantisme – forcément, sans trop [se] l’avouer, ça renvoie son homme à sa propre médiocrité).
    Enfin – et c’est une des raisons, sinon LA raison pour laquelle je ne m’étendrai pas outre mesure et ne perdrai pas davantage de temps avec vous : confondre, pis, amalgamer, des paltoquets comme Bruckner, des pouacres comme Attali, des badernes comme Onfray avec un authentique penseur critique de la trempe de Christopher Lasch signe une inculture crasse, un manque tragique de structuration politique et, in fine, une totale incompréhension de la société dans laquelle nous (sur)vivons et de ses principaux enjeux.
    En conclusion, de « journaliste intello subtil pute », dites-vous que l’on vous a traité naguère ?
    Journaliste ? Je vous en fais grâce, et même don (pour ce que cela vaut et signifie de nos jours…).
    Intello ? Le scepticisme de façade que les convenances devraient me faire stoïquement arborer est balayé, tel un vulgaire fétu de paille, par l’incoercible mouvement d’hilarité qui m’assaille.
    Subtil ? Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. Et réciproquement.
    Pute ? Condescendant, je peux l’être ; insultant, non pas jamais, mais rarement ; et, pour être honnête, je ne pense pas que « Saumon » soit le plus lucratif des débouchés pour exercer le plus vieux métier du monde.

    P.-S. : Vous préférez la sacro-sainte « expérience » aux essais ? Grand bien vous fasse. Un conseil, cependant : l’expérience étant une lanterne sourde n’éclairant que celui qui la porte, gardez-la pour vous mais, de grâce ! cessez, en ce cas, d’asséner des propos se voulant généralistes et d’émettre un quelconque jugement à l’endroit de livres que – j’en mettrais ma main au feu – vous n’avez pas lus et que vous qualifiez sans vergogne de ringards par jeunisme (autre péché mortel de notre époque, très finement analysé par Lasch et par Robert Frank : http://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/C/bo3618721.html – mais, sans doute, que dis-je ? sûrement, avez-vous aussi lu ce livre et, assurément, est-il ringard). Misère du journalisme… Arrogance du présent.

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