Culture

Le rayon développement personnel des librairies est-il toujours ringard ?

Développement personnel

Comment une lectrice de Proust a fini par lire La Magie du rangement et aimer ça. 

Devant moi dans le métro, un grand brun lit passionnément The Power of now. Il dévore chaque page comme s’il était seul au monde. Etonnée par autant de concentration, je note dans un coin de carnet les références et me promet de feuilleter l’ouvrage lors d’un prochain tour à la librairie. The Power of now, traduit en français par Le pouvoir du moment présent est un ouvrage d’Eckhart Tolle. « Un guide d’éveil spirituel ». Après plusieurs tentatives infructueuses dans des librairies indépendantes, j’emprunte l’escalator de la FNAC. « Vous trouverez l’ouvrage au rayon développement personnel, au fond à gauche. » Je vérifie que personne ne me suit et je m’engouffre au milieu des best-sellers.

Au départ, il y avait Sex and the city

Du rayon développement personnel, j’ai le souvenir d’un épisode peu flatteur de Sex and the city. Saison 5, épisode 4, Charlotte cherche Starting over yet again, un livre de self help (le développement personnel en anglais) qu’on lui a conseillé. Alors qu’elle pénètre dans le rayon, une petite musique de film d’horreur retentit. Elle croise une femme en pleurs, une autre en train de manger ses cheveux et décide de rebrousser chemin, jouant la femme perdue dans les rayonnages. En 2002, c’était donc un peu la honte d’être vue dans le développement personnel, même outre-Atlantique. Il faut dire qu’avec des titres comme Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) ou encore Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, il y a de quoi avoir peur.

Mais comme les sacs banane, le développement personnel est soudainement devenu à la mode dans les années 2000. Les bouquins se traduisent partout dans le monde et se vendent comme des petits pains : 100 000 livres vendus pour Sauvez votre peau de Fabrice Midal. Quant au fameux Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, il figure parmi les meilleures ventes depuis 34 semaines. Mi-janvier, d’après les statistiques du site Edistat, il était d’ailleurs cinquième devant les nouveaux romans de Paul Auster et Delphine de Vigan. Qu’est-ce qui attire autant les lecteurs ? Et surtout comment est-il devenu sexy ? Tour d’horizon et bilan de lectures.

Développement personnel
Le Développement personnel, bien-être et business © Saumon

Récit d’une métamorphose

Lorsque l’on lit attentivement la quatrième de couverture du Pouvoir du moment présent, on peut lire quelques mots sur la biographie de l’auteur : « Enseignant spirituel et auteur, Eckhart Tolle a connu à l’âge de vingt-neuf ans une transformation intérieure qui a radicalement modifié le cours de sa vie.» Même constat pour l’ouvrage de Hal Elrod, le très lu Miracle Morning. Hal raconte lors des premiers chapitres que c’est suite à un grave accident de la route et à une dépression qu’il a imaginé son fameux « miracle morning ». Dans les deux cas, chez Hal comme chez Eckhart, il y a un récit d’une métamorphose. Une sorte d’aveu « j’étais comme vous » qui permet au lecteur de s’identifier, un élément dramatique qui explique « le déclic » et enfin l’explication de la méthode. Bon, on imagine quand même mal Marie Kondo (la star japonaise du rangement) se coucher avec de la vaisselle sale dans l’évier et des chaussettes tire-bouchonnées au pied du lit.

Ce sentiment d’avoir affaire à quelqu’un de normal est relativement rassurant. Cela rend la lecture réaliste. Car l’un des fondamentaux du self help, c’est d’être réalisable par le commun des mortels. Si Hal disait à la manière de Marcel « je me suis toujours réveillé de bonne heure » suivi de « et maintenant je me lève à 5h mais ça va, ça change rien à ma routine », vous n’auriez pas envie de le suivre sur 250 pages. Ce qui intéresse, c’est de connaître le processus, de croire que l’on peut réussir et de savourer les étapes jusqu’au bien-être. En gros, d’avoir la recette du bonheur.   

Développement personnel : Miracle morning © Saumon
Développement personnel : Miracle morning © Saumon

Avec l’arrivée du chou kale, le développement personnel a cessé d’être ringard

Et c’est d’ailleurs ce fameux « désir de bien-être» qui vend si bien. Le marketing a bien compris que le consommateur en 2018 n’est plus du genre à cloper dix paquets par jour et manger la peau du poulet. Fini le cholestérol des années 1990. La mode est plutôt au yoga kundalini, au golden latte et à la méditation qu’au steak-frites. Il suffit de jeter un coup d’œil à Instagram pour croiser une « citation inspirante ».

Certaines blogueuses ont d’ailleurs délaissé leurs photos de look pour des articles sur le bien-être, le bullet journaling et l’organisation en général. C’est le cas notamment d’Eléonore Bridge qui propose depuis quelques temps une mine d’articles pour gérer son blog, vivre de sa passion en ligne ou encore trouver l’inspiration. Elle a même lancé ses propres workshops pour aider ses lecteurs et lectrices à « dompter leur quotidien à la maison et gagner du temps pour leurs projets ».

Pour Sophie Lepert, auteure du Cahier Heureuse dans mon job pour les nuls, le bien-être est devenu un diktat. « Il faut être forcément heureux, forcément sportif, forcément performant, même sexuellement. L’arrivée des objets connectés qui nous permettent de nous dépasser est aussi un symptôme de l’époque. Personnellement, je voudrais juste qu’on me foute la paix quand je mange gras, que je picole et que je reste affalée dans mon canapé. Parce que oui, ça aussi, ça me fait du bien. »

Développement durable

Prendre soin de soi est devenu essentiel à une vie réussie. Rappelez-vous, en 2015 tout d’un coup le monde entier et la France découvrait le mot « hygge » et sa signification en danois. Chacun se mit à lire des livres de 400 pages expliquant qu’une bougie et un plaid font gagner dix ans d’espérance de vie. Les livres de développement personnel sont, à ce titre, des ouvrages de développement durable. Ils répondent à une demande, à un besoin.  Pour Fanny, en pleine création d’entreprise, ces lectures lui ont permis de comprendre comment elle fonctionne, de mettre des mots sur une souffrance. « C’est plutôt bien que les gens s’intéressent à leurs émotions, leur fonctionnement, à aller mieux. J’ai lu des livres sur la méditation, sur les relations et les gens toxiques (famille, boulot, amour), sur le passé et les traumas, des trucs sur la cognition (l’hypersensibilité, la précocité intellectuelle), la gestion des émotions… Certains bouquins ont changé ma vie ! »

Ils sont une clef pour ceux qui culpabilisent de faire des grasses mat’ (Miracle Morning, Hal Elrod), de ne pas être assez créatifs (Comme par magie, Elizabeth Gilbert) ou de bosser 35h pour un smic (La semaine de 4 heures, Timothy Ferriss). Et surtout, ils ne s’adressent pas/plus qu’aux personnes qui mangent leurs cheveux. Ils parlent à tous, et offrent des solutions pragmatiques. Si comme dans cet épisode de Sex and the city, on a longtemps caricaturé le lecteur de self help, il n’y a pourtant pas de lecture type. « Quand j’ai commencé à lire The Artist’s way de Julia Cameron, je me suis mise naturellement à faire les exercices et à en parler un peu autour de moi. Rapidement, je me suis rendue compte que la plupart de mes amis américains l’avaient soit lu eux-même soit avaient un proche qui l’avait lu » raconte Agathe, photographe.

Après avoir été longtemps sceptique, je me suis moi-même mise à lire ce genre de bouquins. Dans ma tête, ce n’était plus ringard, c’était utile. Ils répondaient à des interrogations que je pouvais me poser. Les bouquins de développement personnel sont devenus un complément au Conférences Ted brillantes que je pouvais regarder le dimanche soir en pyjama.

Si le Miracle Morning avait fonctionné pour plein de gens, pourquoi pas sur moi ? Avec Marie Kondo, j’ai donc appris à rouler mes t-shirts pour qu’ils prennent moins de place, avec Hal Elrod à me réveiller 6 minutes avant mon réveil pour me sentir mieux, et avec Elizabeth à saisir la moindre petite idée qui traverse mes neurones. Tout n’est pas bon à prendre, il se peut qu’il y ait même des chapitres entiers qui vous feront lever les yeux au ciel.

« J’ai écrit mon livre pour partager des trucs et astuces pour que les gens se sentent mieux au travail. Comme nous sommes tous différents, il y a sans doute des choses qui marcheront pour certains et pas du tout pour d’autres. En gros, il n’y a pas de recettes miracle. Il faut juste essayer et l’adopter, si ça convient. Être heureux, ça demande du travail, surtout pour les personnes pour qui ça n’est pas naturel… Les périodes de déprime, coups de mou ou autres, c’est bien aussi : ça permet d’apprécier d’autant plus quand tout va bien dans sa vie » tempère Sophie Lepert.

Quelques conseils lecture :

Cahier heureuse dans mon job pour les nuls, Sophie Lepert 
Miracle Morning, Hal Elrod
Comme par magie, Elizabeth Gilbert
La semaine de 4 heures, Timothy Ferriss
La Magie du rangement, Marie Kondo
Le pouvoir du moment présent, Eckhart Tolle
Libérez votre créativité, Julia Cameron
La magie du « j’en ai rien à foutre », Sarah Knight

3 comments on “Le rayon développement personnel des librairies est-il toujours ringard ?

  1. Hello Elsa,
    Super post, justement je cherchais des infos sur les livres sur le développement personnel ! Tu viens de répondre à mes questions 🙂
    Bisous, Delphine
    http://www.alchimie.paris

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  2. Beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une belle découverte. un blog très intéressant. je reviendrai. N’hésitez pas à visiter mon blog. au plaisir

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  3. culti-v

    « Avec l’arrivée du chou kale, le développement personnel a cessé d’être ringard »: c’est tellement ça! Le chou kale comme le développement personnel, ça peut-être très bon mais ça dépend ce que l’on met dedans. Il faut faire sa propre cuisine. Super article et blog en tout cas 🙂

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