Actu Pamphlet

Le journalisme a un problème et nous en faisons tous partie

Viré avec l’ensemble de mes collègues par mon employeur, un guide culturel qui se vante de rayonner à l’international, j’ai eu récemment la chance de me retrouver au chômage de faire le point sur mon projet de carrière, par conséquent d’en savoir un peu plus sur l’état du journalisme actuel. Il m’aura suffi de lire la détresse dans les yeux mouillés de ma conseillère Pôle Emploi pour comprendre que la situation de la presse ne ressemble pas à un long fleuve tranquille, mais plutôt aux chutes du Niagara. Ça licencie sévère, ça limoge sec, ça dégraisse au couteau de boucher.

Rien de nouveau sous le soleil pourtant, la crise s’est installée depuis déjà plusieurs années et les journaux rivalisent d’ingéniosité pour remettre leurs comptes à flot, nouvelles « formules » (Les Inrocks, tous les deux jours), ouverture du capital à des groupes appartenant à des milliardaires (Slate), abonnement payant sur Internet (Mediapart)… sans qu’aucun d’entre eux n’ait découvert la panacée. Le public continue plus que jamais à se défier du microcosme médiatique, assimilé à l’entre-soi parisianiste des élites du pays, quand il n’est pas considéré comme le valet du pouvoir et des oligarques capitalistes. A gauche comme à droite du spectre politique, on regarde avec mépris cette profession à laquelle on n’a jamais prêté autant de puissance qu’en ces heures où elle se voit pourtant déposséder à la fois de son magistère intellectuel et de son pouvoir économique. Personne n’achète plus les journaux, personne ne leur fait confiance, mais leur influence serait omnipotente sur les masses, cherchez l’erreur.

Orelsan

L’ouvrier de la chaîne économique de l’information

L’image du journalisme auprès de l’opinion, c’est un peu cette étoile qui vous paraît encore briller alors qu’elle est déjà morte : sa lumière n’est que celle d’un passé plus ou moins lointain. Même si la fracture a toujours existé, un journalisme à deux vitesses s’est instauré peu à peu, opposant le journalisme visible à l’invisible, les chroniqueurs télé richement payés, les baby boomers vissés à leurs fauteuils, les vieilles élites des news magazines et les influenceurs parisiens face à la masse des tacherons du quotidien, ouvriers en bout de chaîne de l’économie numérique, rétrogradés en dessous du communicant, du manager et du commercial, d’autant plus corvéables à l’envi qu’ils sont aisément remplaçables. Le verbiage entrepreneurial aura beau mettre en avant le contenu, encenser le « global content » et « the culture of content », répéter que « content matters », réclamer du « content-first design », il payera toujours les rédacteurs moins que les autres. Tour de passe-passe cruel, la précarité accentue d’ailleurs les inégalités : les pigistes dont les parents payent le loyer auront toujours plus de chances de s’accrocher à leur ouvrage que les autres, tout comme certains blogueurs ne sont finalement que des grands bourgeois qui ont eu la bonne idée de photographier leur dolce vita, de voyages exotiques en restaurants gastronomiques, d’hôtels chics en soirées huppées.

Vous avez dit ouvrier ? Symboliquement, un Zlatan Ibrahimovic pouvait se moquer des petits journalistes du haut de ses 18 millions d’euros annuels à l’époque du PSG, en questionnant autant leur légitimité (« vous connaissez mieux le football que moi ? Alors pourquoi vous parlez ? ») que leur statut social (« vous êtes journaliste ou caméraman ? Pourquoi vous tenez la caméra ? C’est un petit budget alors… »), les renvoyant ainsi à ce statut d’ouvrier de l’info qui s’accorde mal avec la critique sociologique des médias qui fait d’eux l’outil de manipulation par excellence des dominants, un peu comme on accuserait le manutentionnaire de chez Peugeot d’être responsable de la société de consommation. Dans les deux cas, on oublie la sacro-sainte loi de l’offre et la demande. Le lecteur rêve tout haut de recevoir des infos étayées, originales, profondes et raisonnées, mais il ne lit que des articles sur des thématiques qu’il connaît déjà, à haute teneur polémique, relayés partout et rapides à compulser.

Comme un trou noir, les sujets populaires attirent à eux tous les regards et on les décline à l’infini par l’entremise exponentielle de l’algorithme de Google News et des hashtags de Twitter. C’est le lot par exemple d’Orelsan et de la modeste – mais sulfureuse – pétition visant à lui retirer ses Victoires de la musique, info mineure relayée par des centaines de sites : Voici, Cnews, Le Dauphiné, Le Figaro, Paris Match, Rolling Stone, Le Nouvel Obs, Jeanmarcmorandini.com, Téléstar… Une caisse de résonance phénoménale pour un fait bénin, illustration de la prison systémique dans laquelle les nouvelles technologies et les réflexes grégaires de la société enferment un journalisme qui pense à court terme. Le temps de compter jusqu’à quatre et le cycle infernal du buzz est enclenché. 1. Orelsan est populaire. 2. Une info qui le concerne va toucher les gens. 3. Mécaniquement, les recherches Internet sur Orelsan et cette info vont augmenter. 4. Pour profiter de l’effet d’aubaine de cette tendance, tous les médias traitent le sujet, au risque de noyer leur ligne éditoriale dans l’océan du vide.

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Commentaires Facebook sous un article du Monde
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Campagne d’affichage pour le magazine 8e étage

Si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit

On mesure alors tout l’intérêt économique d’une brève d’actualité, résultat d’un copier-coller bon marché, par rapport à une info de qualité, qui s’abreuve à la source et qui coûte cher. Quel média a encore les moyens d’entretenir des correspondants à l’étranger ou d’envoyer un reporter dans un pays en conflit ? Habitué aux infos gratuites sur le web (et dans le métro), l’internaute ne semble pas désireux de payer pour ça, à quelques exceptions près. Sur Facebook, il n’est pas rare de voir un commentateur se plaindre de ne pouvoir accéder à un article réservé aux abonnés et réclamer un code à la cantonade. Or, on ne construit pas un modèle économique durable, indépendant et de qualité sur la gratuité de l’info. « Si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit ». Financé par ses abonnés, le remarquable magazine en ligne 8e étage a placardé ce fameux slogan sur les murs de Paris le mois dernier, visant ainsi à sensibiliser l’opinion au travail journalistique d’enquête, long, laborieux, fouillé, coûteux. Un vrai défi dans un pays qui se rue sur les 140 signes de Twitter à la moindre actualité, emportant dans un tourbillon de commentaires décontextualisés une phrase, un fait, une image, qui n’en réclamaient pas tant.

C’est que le journaliste doit maintenant affronter la concurrence effrénée des réseaux sociaux. Blogueurs, twittos, internautes, tous revendiquent une forme d’égalité avec les journalistes, qu’ils soient spécialistes ou non. Ironiquement, certains moqueurs surnomment « les experts Facebook » ces observateurs avides de partager leur avis, qui sur une procédure judiciaire en cours, qui sur un événement sportif, qui sur une question géopolitique, avec un pouvoir de nuisance parfois élevé. Par la force des choses et par ricochet, le journaliste se transforme de son côté en influenceur du net, soucieux de ne pas manquer le « trending topic » du jour. Passant son temps sur Twitter, Instagram ou Facebook à commenter l’actualité, il monnaye son aura médiatique, son image, ses traits d’esprit. Il ne marchande plus des compétences héritées d’un diplôme mais une personnalité, un ton, un regard sur l’actu. Sans relâche, il invente son propre roman où le professionnel se mêle au personnel, il rédige son autoportrait à coups de biographies rigolardes et de profile pictures. Il partage en douce ses articles sur Twitter, instagrame son podcast dans une story, insère filoutement son compte Instagram au fil de ses articles, dans un jeu alambiqué de poupées gigogne. Ne pas jouer cette compétition de l’ego numérique serait s’exposer à l’invisibilité, au silence et à la mort au chômage.

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Bienvenue dans une société post-textuelle

Alors quelles perspectives d’avenir pour le journalisme ? De la galère précaire, du publi-rédactionnel (ces articles commandés par des marques), de l’abonnement payant pour de l’info qualitative, de la reconversion professionnelle dans le commerce de bouche ? Un peu de tout ça, mais pas seulement. Aujourd’hui, les progrès techniques façonnent tellement les modes de consommation de l’info que le journalisme ne cesse de voir sa dépendance à l’égard des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) s’accroître. Quand Facebook modifie son algorithme afin de privilégier l’apparition dans le fil d’actualité des vidéos hébergées sur sa plateforme, voici soudain le texte écrit ringardisé à la vitesse de la lumière et le fil à couper le beurre réinventé. Dix ans après la création de YouTube, le net redécouvre la vidéo et le succès des pastilles fabriquées par des médias comme Konbini et Brut poussent chaque rédaction à créer son format vidéo sur le même modèle : durée très courte (pour ne pas zapper), sous-titres obligatoires (ça se regarde dans les transports en commun), volonté de vulgarisation (Dylan, 20 ans, doit pouvoir comprendre), registre émotionnel (pour fasciner) et si possible thématique s’adressant à une communauté (capable de relayer activement l’info : vegan, féministe, sportif, LGBT…). Le journaliste se mue en simple technicien de post-production After Effects, à qui l’on fournit des images du monde entier, soigneusement sélectionnées, hiérarchisées, montées. Alors qu’il décryptait autrefois le réel, le journaliste en rédige désormais les sous-titres.

L’explosion récente du format podcast est plus étonnante. Même si l’iPod et iTunes devaient fournir les outils de son expansion dans les années 2000, il a fallu attendre 2015 pour voir le podcast prendre son essor, à tel point que ce lent phénomène a été surnommé « la tortue numérique » par le journaliste Farhad Manjoo. C’est en définitive la démocratisation du smartphone, et non l’iPod, qui aura permis la diffusion à grande échelle de ces fichiers audio où semble s’être nichée une partie de la créativité journalistique. Une partie seulement, car on ne saurait s’enthousiasmer au-delà du raisonnable pour l’héritier d’un média, la radio, qui possède déjà une longue et riche histoire. Là encore, on recycle un ancien média à travers les modes de consommation liées aux nouvelles technologies.

Dans un article du New York Times daté du 14 février 2018, le même Farhad Manjoo s’inquiète de l’avènement immédiat d’une société post-textuelle, dans laquelle la vidéo et l’audio auraient pris le pas sur l’écrit, un monde où la désinformation et la rumeur sont plus imperméables que jamais à l’esprit critique, spectre à peine voilé d’une régression de l’homme à son état primitif, quand l’information se résumait aux terribles histoires que racontaient les chefs de tribu au coin du feu, dont l’agitation des flammes hypnotisaient les plus naïfs. Sombre et pessimiste, l’éditorialiste prédit une société trouble, où l’émotion, la propagande, et le populisme l’emportent sur la raison. Mais si vous aimez le son feutré des feuilles qu’on tourne, si votre regard s’attarde encore sur les unes des journaux du kiosque en bas de chez vous, si vous creusez derrière une info quand votre entendement s’en méfie, si vous éprouvez du plaisir à suivre les méandres d’un esprit étranger au fil de ses mots, et si vous avez lu cet article jusqu’au bout, c’est que rien n’est perdu.

Râleur professionnel, ce en quoi il épouse parfaitement son biotope parisien, Emmanuel déteste lorsqu'un Vélib' est coincé sur la plus petite vitesse ou quand le facteur laisse un avis de passage alors qu'il était chez lui. Comme le médecin, il est généraliste, écrivant autant sur la remasterisation CD de l'intégrale de Françoise Hardy que sur la définition introuvable de la vraie bière artisanale. Fan de Javier Pastore et de Marcel Proust, il joint la beauferie à la pédanterie, ce qui lui vaut de déranger dans le microcosme des amateurs de héros malades.

1 comment on “Le journalisme a un problème et nous en faisons tous partie

  1. JEAN CASTELLAT

    Peut être Emmanuel est-il ce que vous écrivez …pour autant l’analyse qu’il fait peut avoir une certaine pertinence et ce n’est ne dénigrant l’homme que vous montrerez que son propos est hors sujet !

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