Pamphlet Tendances

La discrète arnaque des cafés coworking à Paris

Les cafés coworking, c’est un peu comme la clope, on aurait bien aimé réussir à s’y mettre pour avoir l’air cool, mais impossible. On tousse, on retente, on re-tousse, on re-retente, avant de s’avouer qu’on n’aime pas ça, tout simplement. 

Les cafés coworking, c’est quoi ? On ne vous parle pas des lieux dédiés uniquement au coworking, où l’on monnaie un espace spécifique, privé ou en open space, pour un loyer mensuel. Même si elles possèdent également leurs petits défauts, ces initiatives donnent un toit à des entrepreneurs qui n’ont pas envie de transformer leur salon en salle de réunion, dans une région qui, rappelons-le, comptait 3,6 millions de m2 de bureaux vides, dont presque un tiers à Paris et la Défense, en 2014. Non, le café coworking, c’est d’abord le déguisement marketing d’une opération commerciale visant à rentabiliser au maximum une activité vieille comme le monde. Ici, vous allez payer au forfait horaire une activité – boire un café – que vous faisiez autrefois de façon libre, un peu comme si les squares parisiens vous facturaient 5 euros le « coplaying » avec « jeu de balle et bac à sable à volonté ».

Le calcul est simple : depuis quelques années, Paris s’est recouvert d’un manteau de travailleurs précaires sans bureau, employés freelance, auto-entrepreneurs, intermittents, pigistes, semi-chômeurs développant projets et sociétés anonymes, glandeurs… Une aubaine pour les investisseurs qui ont compris que l’immobilier parisien coûtait cher mais pouvait rapporter gros, à condition de le rentabiliser intelligemment – on retrouve cette idée dans le développement des escape game. Le café coworking ressemble à s’y méprendre à un coffee shop normal, à quelques détails près. On lui a mis un petit coup de polish pour lui donner l’air d’un paradis pour start-upper, avec des tables affublées de prises électriques, du wifi partout, des imprimantes et des paperboards, de petites alcôves pour discuter, brainstormer, manger des gâteaux en cachette, et autres gadgets tels ces « vélos-bureaux » de chez Närma, qui permettent de « rester actif en travaillant », et de « recharger téléphones et tablettes » –  et en passant d’économiser de l’argent pour le propriétaire des lieux.

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Rue des Carmes, un beau café où l’argent part vite dans les nuages
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Le Onzième lieu défend une vision plus « sociale » du coworking
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e-Nature morte

Le temps, c’est de l’argent (proverbe capitaliste)

Mais ces minuscules innovations, qu’on retrouve en fait dans beaucoup de coffee shops, voire dans certains bars, ne seraient rien si elles n’étaient pas accompagnées d’un « concept » (tous les sites Internet présentent un onglet sous cette dénomination) simple et efficace : vous payez au forfait horaire et en échange, vous consommez à volonté ! Truc de ouf. La plupart des cafés coworking poussent le vice jusqu’à préciser que « vous ne payez que le temps passé ». Et le temps, on le sait, c’est de l’argent, comme le stipule un adage aux origines de l’éthique protestante et de l’esprit du capitalisme. Les chiffres exacts ? Entre 3,90 euros pour le moins cher (le Onzième Lieu, qui a le mérite de promouvoir des ateliers d’artiste à des tarifs préférentiels) et 5 euros l’heure pour la majorité des cafés. Le prix de la journée varie quant à lui de 20 à 25 euros. Comme souvent dans ces cas-là, le marché a eu tendance à s’auto-réguler et à s’aligner sur des tarifs similaires, à la hausse évidemment, l’Anticafé proposant au tout début une formule à 3 euros par exemple.

Cet argument du tout compris en illimité est bien sûr un leurre. Qui, réellement, va profiter d’une heure de travail pour s’enfiler sept cafés filtre et douze madeleines ? Car ne rêvez pas : pour ce prix-là, vous n’aurez pas droit à des pâtisseries gourmandes, ni même à du très bon café, à l’exception notable du café Craft (qui se fournit du côté du torréfacteur Lomi et dont le service est assuré par de véritables baristas), et dans une moindre mesure Hubsy, qui propose du café torréfié par Pfaff. Chez Nuage Café dans le 5e, on nous promettait du café Coutume, mais le service n’a pas vraiment rempli ses promesses et l’absence d’une cafetière à filtre n’a pas arrangé les choses. En général, les boissons haut-de-gamme (jus d’orange pressé) ou la restauration rapide pour le déjeuner sont en extra, et au-delà de une ou dix minutes après l’heure passée, la deuxième heure vous est déjà facturée, ce qui vous encourage à surveiller l’horaire comme le lait sur le feu ou un étudiant en plein DST.

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La bande-annonce du prochain sitcom de M6, « Scènes de ménage au coworking » (capture d’écran du site de l’Anticafé)

D’une économie de prestataire à une économie de propriétaire

Le discours de communication est bien rôdé, à base de « comme à la maison » et de photos montrant papy en train de bosser sur son macbook pro, son smartphone ET son iPad en même temps, quel workaholic, papy ! Sans doute pour joindre les deux bouts à cause de la hausse de la CSG. Dans le genre, la palme revient au Nuage Café (un endroit pourtant effectivement très beau et charmant, puisque installé à l’arrière d’une église rue des Carmes), qui annonce sans sourciller être « le café de Flore nouvelle génération ». Curieusement, tous les cafés coworking insiste sur la possibilité de s’amuser avec des jeux de société ou tout simplement de « chiller », ce qui ne colle pas vraiment avec la rationalisation extrême du temps de travail indissociable du forfait horaire. Ils insistent également sur le fait de pouvoir échanger avec la communauté de travailleurs, ce dont il est permis de douter tant l’ambiance serait plutôt au recueillement individuel. Les cafés coworking présentent souvent l’aspect d’une usine à bobos uniformisés, où tout le monde porte son bonnet d’intérieur et tapote sur son macbook pro, cette Stan Smith du freelance, en mangeant des petits LU. On dit ça et pourtant c’est pas le genre de la maison de taper sur les bobos.

Bien entendu, un paquet de gens y trouveront leur compte, notamment ceux qui ont le moyen de « chiller » à 5 balles de l’heure, mais pour les crève-la-faim de la précarité dont le salaire horaire n’est pas bien supérieur, autant rester chez soi ou se caler dans un banal café en prenant un espresso qui vous fera la mâtinée. Les lieux déjà rentabilisés présentent souvent une bonne opportunité de travailler au calme, les cafés d’hôtel ou d’auberge de jeunesse, ceux des musées, des instituts, des bibliothèques, les brasseries ou les bars de quartier où les rencontres seront plus vivifiantes… Certains coffee shops proposent d’excellents cafés filtre à 3 euros et une ambiance conviviale qui ne pousse pas forcément à la consommation. Les commerçants intelligents ont compris que derrière les transactions marchandes se cachent des mécanismes affectifs et que c’est la relation humaine qui donne envie aux gens de dépenser leur argent. Et surtout pas la monétisation du temps passé dans un lieu, qui nous fait basculer d’une économie de prestataire à une économie de propriétaire, une économie où chacun fait ses comptes d’épicier des heures perdues. Vous avez remarqué ? En haut de l’article, on ne vous indique même pas combien de minutes sa lecture vous prendra.

Râleur professionnel, ce en quoi il épouse parfaitement son biotope parisien, Emmanuel déteste lorsqu'un Vélib' est coincé sur la plus petite vitesse ou quand le facteur laisse un avis de passage alors qu'il était chez lui. Comme le médecin, il est généraliste, écrivant autant sur la remasterisation CD de l'intégrale de Françoise Hardy que sur la définition introuvable de la vraie bière artisanale. Fan de Javier Pastore et de Marcel Proust, il joint la beauferie à la pédanterie, ce qui lui vaut de déranger dans le microcosme des amateurs de héros malades.

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