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Face à la mort : la vie des commerces aux abords du Père-Lachaise

Que ce soit par nécessité, par hasard ou par vocation, les commerçants qui sont installés à côté des cimetières doivent apprendre à vivre avec la présence de la grande faucheuse.

La mort leur va si bien. Que ce soit par nécessité, par hasard ou par vocation, les commerçants qui sont installés à côté des cimetières doivent apprendre à vivre avec la présence de la grande faucheuse. Certains travaillent en lien direct avec le cimetière, comme les entreprises de pompes funèbres ou les fleuristes, d’autres pratiquent une activité externe mais dont la proximité avec le cimetière transforme les habitudes, à l’image des brasseries et des cafés. Mais comment travaille-t-on quand la vue depuis son bureau donne sur un cimetière ? Pense-t-on à la mort, la sienne, celle de ses proches ? Faut-il adopter un comportement particulier avec les clients ? Et où est la tombe de Jim Morrison ? Autant de questions que l’on meurt d’envie de poser à ces commerçants presque ordinaires.

Premier arrêt, Youssef. Kiosquier depuis 15 ans à côté de la station de métro Père-Lachaise, ce Tunisien de 69 ans a perdu la foi en son métier au fil des années de vache maigre. Au début, Youssef a joué à fond la carte (postale) du tourisme. Vestige de cette époque, un écriteau placé en tête de gondole avec la tête du chanteur des Doors annonce en français et en anglais : « En vente ici, plans du cimetière, cartes postales, tee-shirts de Jim Morrison, journaux anglais ». Sauf que les tee-shirts de la star, Youssef a arrêté d’en vendre. Quant aux cartes postales, elles sont abîmées par le temps et la météo. « C’est les giboulées de mars, s’agace le kiosquier, il pleut, il vente et les cartes sont dans un sale état ». Pire, les affaires vont mal. « Depuis les attentats, les touristes viennent moins, et puis les gens ne dépensent pas autant qu’avant. » Un constat partagé par beaucoup de commerçants que nous avons interrogés.

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S’appeler Lecreux et travailler dans les pompes funèbres, un comble

Travailler près d’un cimetière ? Aucun souci pour Youssef, qui aurait même aimé être enterré à côté de son kiosque, mais le prix de la concession est prohibitif. « Ici, c’est trop cher ! Peut-être à Saint-Denis ou ailleurs en banlieue comme Thiais, mais c’est cher aussi », réfléchit-il tout haut, avant d’ajouter que sa faible retraite ne lui permet même pas d’arrêter de travailler. Et puis la Tunisie paye les frais de transport des cercueils qui rentrent au pays, alors pourquoi ne pas couler des jours heureux là-bas une fois passée l’arme à gauche ? Chose amusante, Youssef fait face à son homonyme, l’entreprise d’outillage Joseph. Ici, sculpteurs, tailleurs et marbriers viennent se fournir en matériel artisanal ou industriel pour fabriquer, entre autres, des pierres tombales. Employé depuis un an, Grégoire ne s’est pas encore posé pour manger un sandwich dans le cimetière, il attend les beaux jours. Récemment, il est allé au Salon funéraire et il a vu des cercueils plus écolo en carton et en bambou, et des bronzes imprimés en plastique 3D recouverts de velours.

Pour Grégoire, bosser près du cimetière, c’est une question de logique, rien d’autre. Idem pour Valérie, qui est conseillère funéraire chez Lecreux Frères (bel aptonyme, s’appeler Lecreux et faire des trous dans la terre). Plafonds hauts, grands espaces vitrés dont l’écho rappelle les églises, hall rempli de tombes en attente de livraison, la boutique ressemble davantage à une extension du Père-Lachaise qu’à un magasin. Arrivée dans les pompes funèbres un peu par hasard, Valérie apprécie cette profession malgré une image pas toujours reluisante véhiculée par les médias. « Les gens ne connaissent pas la richesse de ce métier, on touche au droit, à la sculpture, à l’art marbrier, à la thanatopraxie… et il y a beaucoup d’offres d’emploi », explique-t-elle. Seul bémol, le milieu funéraire tient à ses traditions bien ancrées dans les mentalités. Difficile d’innover, de bousculer les codes, d’autant que l’aspect esthétique et les matériaux utilisés pour une tombe au Père-Lachaise doivent respecter une charte précise, pas question d’altérer le charme romantique du lieu.

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Si les Parisiens se font moins enterrer à Paris, à cause du prix et du manque de place, ils essaient toujours. « C’est vrai que la hausse de la crémation ralentit l’activité des pompes funèbres, reconnaît Valérie, mais notre clientèle tient encore à l’enterrement classique, on me propose parfois des enveloppes sous la table pour une concession au Père-Lachaise, comme si on y pouvait quelque chose ! Même pour un million, vous n’y arriverez pas comme ça. » Seule solution, attendre qu’une place se libère et débourser quand même 15 000 euros pour une concession perpétuelle, à condition toutefois d’être né et mort à Paris. Et puis il y a les tombes à entretenir, à restaurer, bref le Père-Lachaise devient vite une seconde maison pour les employés de chez Lecreux… ou d’une des nombreuses entreprises de pompes funèbres aux alentours.

Le « petit village » autour du Père-Lachaise

Pas de concurrence acharnée pour autant, les abords du Père-Lachaise forment « un petit village », comme nous le confie une fleuriste du côté Est du cimetière, vers Gambetta. Chez Poulain et fils, « on suit les horaires du cimetière toute l’année » et on fait son meilleur chiffre d’affaires à la Toussaint, évidemment, même si « les gens dépensent moins qu’avant ». Le très beau fleuriste A la colline fleurie, lui, ressemble à une boutique ordinaire, sauf qu’il honore des commandes un peu spéciales que d’autres n’ont pas ou peu, couronnes de fleurs, bouquets géants, chrysanthèmes… La situation géographique n’a pas été calculée mais elle est opportune, comme pour le restaurant Chez Betty, où la privatisation est possible l’après-midi pour les familles qui souhaitent organiser un buffet. « J’ai vu toutes sortes d’ambiance, raconte Julie* la serveuse, autant des atmosphères pesantes et tristes, que des moments festifs. Un jour, des gens du milieu du cinéma ont organisé quelque chose ici après l’enterrement, et certains étaient tellement saouls qu’on a pas pu ouvrir le restaurant le soir. »

On tient sans doute là une différence fondamentale entre un commerce lambda et un commerce près d’un cimetière : le facteur humain. Un jour, Julie voit arriver une jeune femme d’une trentaine d’années en pleurs. Sa mère est décédée et l’enterrement aura lieu au Père-Lachaise, elle aimerait recevoir les invités Chez Betty. « Ça tombait un 23 décembre, en plein pendant la fermeture et nos congés, mais j’ai accepté, se souvient la jeune fille, c’était trop touchant pour que je refuse ». On le devine à mi-mots, il n’est pas toujours facile de travailler avec des clients qui ont perdu un proche et qui viennent de vivre un moment compliqué. Dans le restaurant, aucune inscription n’indique que ce type de prestation est fourni. « On ne communique pas dessus, parce que ce n’est pas très agréable non plus à faire. » Promis, on sera muets comme des tombes sur le sujet.

*Le prénom a été modifiée.

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Le restaurant Chez Betty

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Râleur professionnel, ce en quoi il épouse parfaitement son biotope parisien, Emmanuel déteste lorsqu'un Vélib' est coincé sur la plus petite vitesse ou quand le facteur laisse un avis de passage alors qu'il était chez lui. Comme le médecin, il est généraliste, écrivant autant sur la remasterisation CD de l'intégrale de Françoise Hardy que sur la définition introuvable de la vraie bière artisanale. Fan de Javier Pastore et de Marcel Proust, il joint la beauferie à la pédanterie, ce qui lui vaut de déranger dans le microcosme des amateurs de héros malades.

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