Actu Culture

Les Chiens de Navarre : l’humour qui fait grincer des dents

Rencontre avec le fondateur et metteur en scène de la troupe, Jean-Christophe Meurisse.

Les Chiens de Navarre, meute théâtrale insatisable est de retour sur scène avec un spectacle loufoque et dérangeant bien nommé Jusque dans vos bras. 1H30 pendant lesquelles se succèdent des tableaux fantasques aux dialogues ciselés. 1H30 pour questionner l’identité française et ses dérives, non sans humour, évidemment. 

Rencontre avec le fondateur et metteur en scène de la troupe, Jean-Christophe Meurisse.

Jusque dans vos bras sera à Maison des arts de Créteil les 4 et 5 avril puis à la MC93 du 24 au 29 avril.

Une anatomie de l’esprit français

Jusque dans vos bras aborde la question de l’identité nationale, qu’est-ce qui a motivé votre envie de parler de cette thématique ? 

Un malaise, une colère. A chaque spectacle des Chiens, je pars d’une nécessité. On voit de plus en plus de combats communautaires, de crispation autour de cette notion d’identité nationale remise à l’ordre du jour par Sarkozy avec le ministère de l’immigration. «L’histoire ne se répète pas, elle bégaie » comme disait Karl Marx.  Dans la bouche des politiciens, dans les médias…c’est toujours la faute de l’autre, de celui qui est différent de soi. L’identité nationale est un concept que je trouve très dangereux, qui n’est là que pour la division, la guerre et mettre notre pays au bord de la guerre civile.

Que vouliez-vous dire sur ce sujet dans ce spectacle précis ? 

C’est très binaire. En gros, on a voulu dire que l’intolérance et le racisme c’est dégueulasse et que la notion d’identité nationale ne vaut rien, parce que c’est un concept de fasciste. Et cette notion, elle se sent à travers différentes scènes : le rapport aux migrants, aux immigrés, au racisme… Mais il n’y a aucune volonté de ma part de faire un théâtre à message, je ne suis pas un homme politique. Jusque dans vos bras c’est la représentation du malaise, de la crise.

Très rapidement, le spectateur comprend que le racisme français est une sorte d’aigle à deux têtes… Le Français à la fois attaché à sa devise nationale mais prêt à voter extrême droite. 

C’est même un monstre hybride ! Le spectacle est une sorte de croquis de la schizophrénie française. Mais c’est aussi la représentation d’une certaine forme de maladresse. On est pris dans les mailles de ce qui se passe en ce moment. Dans le travail des Chiens de Navarre personne n’est vraiment sauvé. Si on commence à faire des leçons de morale, ça ne fonctionne pas. Il faut se taper sur sa propre gueule, taper sur la gueule de tout le monde. C’est une vaste patinoire où tout le monde glisse.

Rire de tout

Pourquoi avoir choisi l’humour pour en parler ? Un humour d’ailleurs plus noir que lors de vos précédentes créations… 

On pourrait autant rire que pleurer de ces situations. C’est un rire de résistance, un rire plus enfoui. Il y a peut-être moins de gratuité, le thème est peut-être plus complexe. Tout au long du spectacle, on explore le rire à différents degrés : du sarcasme, de la parodie et à d’autres moments de la folie ou du burlesque. Je pense notamment à l’arrivée du bateau avec les migrants qui se transforme en Intervilles. Il y a différentes natures de rire. Le rire ici, il est obscure, il est noir.

La frontière entre le sérieux et l’humour, le premier et le second degré est très ténue chez vous, c’est un choix artistique ?

J’aime bien cette lisière-là, mais elle est très difficile à obtenir. Chez moi, elle est avant tout organique. J’ai autant envie de rire que de pleurer, ce n’est pas une coquetterie, c’est une vérité pour moi. Dès que j’arrive en tant que metteur en scène à ce ressenti, je me dis que l’on est en train de toucher quelque chose d’intéressant. J’aime trouver l’entre-deux, arriver à une sorte d’informité. On ne sait plus si on doit rire ou se mettre en colère. Un journaliste a dit un jour sur les spectacles des Chiens « les gens rient mais pas pour les mêmes choses ». Je veux laisser les choses ouvertes, que le spectateur soit actif. Je ne suis pas un grand fan de tout œuvre qui me dit ce que je dois penser ou ressentir.

 

elephant

Icônes du passé et improvisation mesurée

Sur ce plateau tapissé de pelouse, vous ressusciter Marie-Antoinette, Jeanne d’Arc, De Gaulle… Quel sens ont ces réapparitions dans l’écriture du spectacle ?

Les figures passées réémergent comme des fantômes. L’éventail est très large entre un De Gaulle qui a déclaré l’indépendance de l’Algérie et créé ces mouvements d’immigrations en marquant la fin de la colonisation européenne et l’image de bande dessinée d’Obélix. Une représentation gauloise que certains politiques et personnes en France revendiquent tant. Le fameux mythe du Gaulois ! On a voulu psychanalyser les personnalités françaises qui ont influencé et construit la France, mais en le transformant de manière parodique avec une seconde couche qui explique les choses.  Les raisonnements dramaturgiques se font chez nous par la juxtaposition de scènes. Il n’y a jamais de messages clairs.

D’ailleurs en parlant d’architecture, ce qui fait une de vos particularités c’est aussi la part d’improvisation.

Les situations ne changent pas, le montage reste le même. Ce sont les dialogues qui varient selon l’humeur du soir, selon l’inspiration du comédien pour permettre cette vérité de présent que l’on peut éventuellement ressentir. Cela créé l’accident, l’impromptu, la spontanéité… Le texte n’est pas écrit, les scènes sont semi-improvisées chaque soir.  Mais c’est vrai que Jusque dans vos bras est plus écrit que d’habitude, c’est le thème qui le veut.

D’une manière collective, on a décidé que certains tableaux comme la scène du pique-nique, par exemple, devrait être plus fixe. L’improvisation dans le racisme, c’est moins intéressant. Et puis, de toute façon, l’impro pour l’impro, ça ne nous intéresse pas. Ce qui nous intéresse c’est ce qu’elle est capable de raviver chaque soir, une certaine écriture de plateau. On se parle beaucoup en amont sur ce qui doit être dit dans la scène. On essaye de créer un langage en commun pour arriver à la lisière dont on parlait plus tôt. Une lisière qui rate parfois. Il y a des soirs parfois on ne rit pas, d’autres soirs où l’on rit énormément. Il y a déjà un monde entre la première et la deuxième représentation, ça fait partie de la fragilité de notre travail. C’est ce que je veux,  je cherche toujours à dompter l’indomptable.

 

À propos Elsa Pereira

Féminisme, intersectionnalité et théorie du genre… Rien ne l’énerve plus que le manspreading dans le métro. Elsa a beau s’intéresser aux questions qui traversent nos vies numériques, du DIY à la Slow life, elle reste très attachée au 6ème art aussi appelé les arts de la scène. Elle clame d’ailleurs avoir vu plus de 385 pièces lorsqu’elle était chez Time Out Paris et promet ne s’être jamais endormie.

0 comments on “Les Chiens de Navarre : l’humour qui fait grincer des dents

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :