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La presse locale, dernier bastion du journalisme engagé ?  

Tous les premiers samedis du mois, depuis un quart de siècle les habitants du 18e peuvent acheter et lire un journal écrit pour et par eux.

Tous les premiers samedis du mois, depuis un quart de siècle les habitants du 18e peuvent acheter et lire un journal écrit pour et par eux. Loin de certains journaux locaux dont les pages les plus palpitantes sont les avis de naissance et de décès, le 18e du mois rassemble reportages, enquêtes, et portraits de façon complètement indépendante. Rencontre avec son trésorier et directeur de la publication, Christian Adnin.

À la cave de Don Doudine, à La Louve, supermarché associatif, chez le fleuriste de la rue Doudeauville, mais surtout chez la soixantaine de kiosquiers parisiens, on le retrouve en bonne place, avec son format A3, sa nouvelle maquette moderne et ses textes en noir et blanc, au prix de 2,50€. Le journal dont le slogan est « Le journal fait par les habitants pour les habitants » a été créé en 1994 par Jean-Yves Rognant et Noël Monier, journalisteet  président du SJF (Syndicat des Journalistes). «  A l’époque, le jeune Makomé M Bolowé, était mort d’une balle dans la tête au commissariat des Grandes-Carrières [fait divers qui inspirera le film La Haine, ndlr] rue Achille-Martinet, dans le 18e, provoquant diverses émeutes dans l’arrondissement. Le journal est né comme ça, par nécessité de parler de ce qui se passait dans le quartier, créé par un groupe d’amis militants. À l’époque, il y avait des Verts, des anars, ce n’était pas le même climat politique qu’aujourd’hui, c’était plus tranché. » explique Christian Adnin, qui rejoignit le journal en 1995, un an après le premier numéro pour lequel s’étaient cotisés les fondateurs.

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« On maintient les ventes, c’est incroyable, plus aucun journal ne le fait à part, le Canard Enchaîné et L’Equipe »

Depuis, le fonctionnement du journal a très peu changé : ¨Mensuel, il est distribué par les membres de l’association en kiosque et dans quelques commerces. Il est aussi envoyé aux abonnés – environ 650 – tous les mois. « Avant, on le distribuait dans 85 points de vente en kiosque, aujourd’hui il n’en reste même pas une soixantaine, ils ferment les uns après les autres. On vendrait mieux dans les boulangeries, mais on tient à militer pour les kiosques. C’est important de les soutenir. » En effet, contrairement aux agences comme Presstalis, qui demandent aux kiosquiers d’acheter un certain nombre de titres variés (pratique censée au départ encourager la diversité) et remboursent les invendus quelques mois plus tard, mettant les commerçants dans des situations financières intenables, le 18e du mois dépose les numéros lui-même et ne récupère que l’argent des ventes, qui n’ont pas diminué depuis des années  :« On maintient les ventes, c’est incroyable, plus aucun journal ne le fait à part le Canard Enchaîné et L’Équipe »

Le 18e du mois
Le 18e du mois @Saumon

Une des conditions sine qua none pour écrire ? Habiter dans le 18e

Quel est le secret pour faire vivre ce journal où n’écrivent que des bénévoles ? « On organise une conférence de rédaction en chaque début de mois, les gens viennent avec des sujets. On fait les réunions chez les uns et les autres, on vient avec de la bouffe, beaucoup de vin, il y a une grande convivialité, c’est ça aussi qui fait la pérennité de la formule, le contact, » explique le trésorier, également photographe pour la presse. Parmi les plumes du journal, on trouve des journalistes, mais aussi des habitants qui n’ont rien à voir avec le métier. En tout, une quinzaine de personnes qui collaborent et dont les articles sont relus par des secrétaires de rédaction. « Le travail de relecture est très important, pas pour lisser le style mais parce qu’il s’agit parfois d’amateurs qui ne savent pas construire un sujet. » Rémi Douat, journaliste chez France Culture, Marc Endeweld, journaliste politique, ou Jean Baptiste Ledys, journaliste à La Montagne, sont d’ailleurs tous passés par le journal. La condition sine qua none pour y écrire ? Habiter dans le 18e, « et aussi partager les valeurs du journal et ne pas écrire pour un média concurrent », précise Christian. La nouvelle maquette, elle, a été conçue bénévolement par Pilote, jeune et branché studio de création graphique installé rue Myrha.

Le 18E du mois
Gogol Premier, Le 18E du mois, Mars 2018

« Notre rôle, c’est de garder l’esprit de ce qui se faisait avant, sans être un tract »

La qualité des reportages peut étonner pour les habitués des journaux locaux un peu barbants, même si d’après Christian l’engagement politique du journal est moins marqué qu’à ses débuts «  c’est le reflet du monde actuel, les choses sont moins tranchés ». Dans le dernier numéro du mois de mars, la une est consacrée à la malbouffe dans le 18e, avec une vrai enquête de Hajer Khader Bizri et Sylvie Chatelin, sur comment sont préparés et proposés les plats servis aux enfants dans les écoles, une enquête recouvrant ainsi les enjeux économiques et alimentaires des cantines scolaires. Un autre papier offre le témoignage d’un habitant de Marx Dormoy agressé le 12 février dans le quartier. Loin des articles stigmatisants du Parisien, l’homme explique comment cette agression va de pair avec la « situation inhumaine des réfugiés à la porte de La Chapelle » et appelle les pouvoirs publics à réagir. Plus loin, un article sur le punk de la Goutte d’Or Gogol Premier dresse le portrait de ce rockeur, contemporain des Béruriers noir et auteur du célèbre titre « J’encule ».

Avant lui, le journal a interviewé Miss.Tic à ses débuts, le judoka Teddy Riner ou encore le jeune Doc Gyneco dans son quartier de La Chapelle.

 

« Notre rôle, c’est de garder l’esprit de ce qui se faisait avant, sans être un tract. Pour les élections municipales, le numéro de juin a donné la place à tous les candidats, avec le même nombre de signes,  sauf le FN », précise Christian. « On ne leur donne pas de tribune, c’était déjà pareil en 1994, sauf qu’à l’époque c’était évident pour tout le monde. » Le journal travaille aussi beaucoup avec le tissu associatif, très présent dans l’arrondissement, notamment à La Goutte d’Or ou à Montmartre.

Riche de 200 000 habitants, souvent choisi par les sondeurs lors des élections nationales car très divers et représentatif du pays, le 18e reste un quartier populaire. Pour la presse locale, il s’apparente surtout à « un grand terrain de jeu », qui soulève des questions économiques, culturelles et politiques dont la résonance va bien au delà de la porte de la Chapelle.

À propos Zazie Tavitian

Mange, écrit, écrit sur ce qu’elle mange, sur ce que les autres mangent, sur comment ils le font quand où pourquoi, comment, avec qui. Elle aime : les rades crados mais regrette qu’on n’y serve pas de vins nature, les bistrots populaires avec des plats du jour à moins de 15€ et les bars à cocktails à condition qu’on y serve du mezcal. Ne voyage que dans les pays où l’on mange bien, avec une grosse prédilection pour l’Italie. Passée par France Inter, Le fooding, Les Inrocks, Europe 1, Omnivore & Time Out. Vous pouvez retrouver tout le contenu de son estomac sur son instagram @zaziemiammiam

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