Boire & Manger Pamphlet

Ce midi, je mange seule

Tous les mois, notre chroniqueuse de choc Jenny Stampa, nous parle d’une de ses lubies culinaire, musicale ou culturelle. Aujourd’hui elle décortique son plaisir à manger seule au restaurant. 

Tous les mois, notre chroniqueuse de choc Jenny Stampa, nous parle d’une de ses lubies culinaire, musicale ou culturelle. Aujourd’hui elle décortique son plaisir à manger seule au restaurant. 

De deux choses l’une : soit vous aimez, soit vous détestez. Moi, je ne peux pas m’en passer.

Il y a toujours ce petit moment particulier quand vous rentrez dans un restaurant où toutes les attentions se concentrent sur vous. Le regard du serveur parle bien souvent avant qu’il n’ait ouvert la bouche : « qui c’est celle-là, a-t-elle réservé, est-ce qu’elle rejoint la table du fond, c’est peut-être la première arrivée, elle cherche des WC ? ». De mon côté, pleine d’assurance, je lui adresse un sourire ravi genre « Coucou, je suis seule et oui, je te demanderai sans doute à un moment de surveiller mon sac le temps que j’aille aux toilettes ». Puis, j’exécute un geste que je peaufine depuis des années : je lève mon index droit d’une manière à la fois gracieuse et autoritaire (enfin, j’espère). « Vous serez seule ? » « Oui, il n’y aura que moi ». Et c’est déjà pas mal !

Là, mon serveur, peut arborer plusieurs expressions…

I. La gêne

« Merde, elle est seule. Où vais-je la placer ? Une table de deux ? Gâchis d’un couvert. Merde, elle sourit. Elle va peut-être pleurer après. Elle n’a pas d’amis ? Pas de famille ? Tous ses collègues la détestent ? Je vais faire comme si c’était OK d’être seul. Je souris. Allez, je la mets au comptoir, j’espère qu’elle ne va pas essayer de nous raconter sa vie. »

Souvent, on m’installe au comptoir, c’est vrai. Je m’y suis habituée avec le temps, ça me permet d’être au spectacle, de regarder les cheffes et chefs suer derrière leur piano, les assiettes se composer comme de petites esquisses, en accéléré. Bon, il y a quelques hics à s’asseoir au comptoir : les tabourets hauts sont rarement confortables et puis, l’espace y est étroit ; les crochets sous le zinc, régulièrement absents, et pour finir, on se plie en deux en exhibant au passage notre culotte, voire notre raie des fesses ! D’autres inconvénients sont à souligner : Au Café du Coin, un midi, un homme qui finissait sa cinquième pinte m’a reluquée pendant tout le déjeuner. Au petit Keller, je me levais constamment pour refermer la porte d’entrée sur le froid sibérien. Au Servan, j’avais l’impression d’être un petit frère des pauvres, placée là, dos aux gens des vraies tables.

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Au comptoir du Bar du Coin avec l’un de mes carnets (le monsieur est à ma droite)

II. Le sourire coincé

« Putain, c’est une critique. J’en suis sûr, c’est une critique. Oh là là, elle photographie sa bouffe. Une instagrameuse avec 10k de followers. Je vais dire aux gars en cuisine de dresser propre. Elle grimace. Elle n’aime pas. Et voilà, elle va faire baisser notre cote sur Google. Je le savais. Je la hais. Je vais dire aux gars de cracher dans son plat. »

Oui, parfois j’écris des critiques, c’est pas faux. Mais c’est rarement pour le Michelin. Alors ça me fait toujours marrer, quand mes pauvres serveurs se redressent, se guindent et m’épient du coin de l’oeil. Ils m’annoncent les plats à grand renfort de grimaces et de sourires et plus je prends de photos, plus ils sourient. Une fois, on m’a offert des digestifs, non pas que j’aie eu le temps de sympathiser ou que ce soit l’habitude de la maison, mais le restaurant en question venait d’ouvrir, ils s’attendaient clairement au grand débarquement des critiques.

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Ici, je réunis mes deux passions : la bouchée parfaite et manger seule. Et puis je prends quelques notes dans mon petit carnet.

III. La jovialité

(très fort) « Ben alors, t’es toute seule ma mignonne ? Personne ne voulait t’accompagner ? Attends, je vais t’installer à la chouette table, là, près de la fenêtre. Et puis on va bien s’occuper de toi. »

Ceux-là, ce sont mes préférés. J’adore me faire chouchouter. Bon, c’est pas faux, ils ont un peu pitié de moi : ils m’observent, moi, la pauvre gosse abandonnée, la Cendrillon du resto qui finira bien par sympathiser avec quelques souris par manque d’amis. Alors ils font le show, ils m’asticotent gentiment, puis me laissent un peu peinarde. Il faut dire qu’ils m’ont à l’oeil, et, dès que je semble perdue dans mes pensées, qu’ils m’imaginent gagnée par la mélancolie (alors qu’en fait dans ma tête, je fais ma liste de courses, courses-cadeau d’anniversaire d’Olivier, Olivier-fête de vendredi, vendredi dernier, il ressemblait à quoi déjà l’appart de Ralph ?), ils passent près de ma table, engagent la conversation vite fait, font une blague, et cherchent mes yeux autant que mon sourire. L’Orillon, les Arlots, sont des endroits où l’on ne s’ennuie jamais même si l’on déjeune seul.

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À l’Orillon avec un oeuf-mayo, mon sac-à-dos et l’odeur du cochon grillé.

Verdict

Outre les histoires de serveurs, serveuses, comptoirs et toilettes, manger seul, c’est avant tout une philosophie. C’est se prouver qu’on n’a pas besoin d’être accompagné pour apprécier un moment, qu’on peut très bien s’entendre avec soi-même. C’est aussi se concentrer sur les goûts, uniquement les goûts, comme apprécier, seul, une toile, une œuvre, et laisser cheminer ses pensées, se laisser envahir par des émotions. Vu qu’il n’y a personne avec qui partager ses sensations, on se fie davantage à son instinct. On s’évite également l’éternel choix par défaut : « Ah tu prends ça ? Je ne vais pas prendre la même chose du coup… (Alors que j’en avais envie, moi, de cette foutue pintade) » . Pour peu que vous vous sustentiez avec quelqu’un qui s’avérerait être lent, lourd, dégueu, malpoli, impatient, au verbe haut ou en pleine dépression… Bye-bye l’orgasme culinaire, bonjour le déjeuner amer.

Quelquefois, il s’avère que ce sont vos voisins de tables qui sont horripilants, mais c’est finalement plutôt drôle d’écouter leurs conversations, leurs potins deviennent les vôtres, et parfois, vous vous mordez les joues pour ne pas vous marrer. Le côté pratique, c’est que vous n’avez jamais à réserver, l’inconvénient majeur c’est quand la carte affiche une sublimissime côte de cochon A PARTAGER (merci l’Orillon), que ladite côte de cochon embaume dans toute la salle du restaurant et que vous ne pouvez malheureusement pas vous dédoubler pour la dévorer.

Manger seul, c’est enfin tester des restaurants à votre guise, assouvir vos  lubies alimentaires ou partager vos dernières trouvailles avec vos amis… C’est enfin tomber amoureuse, au premier regard, d’un lieu, d’une assiette, d’un goût, comme ce jour-là chez Fulgurances ou cette autre fois chez Elmer. Tout est beau, tout est bon, le bonheur s’est installé à votre table, le vin vous monte aux joues et vous ressortez seule du restaurant, le cœur en fête.

À propos jennystampa

Jenny aime les concerts qui commencent en retard, les bières locales qu'on trouve miraculeusement à la pression, les expos gargantuesques qui la nourrissent d'art. Elle aime les gens qui parlent avec passion et font des digressions, les restos qui ont un zinc et du caractère, les fleuristes et les disquaires. Elle déteste les gens qui ne se lavent pas les mains en sortant des toilettes, ceux qui parlent fort ou qui empestent le parfum. Elle voyage beaucoup, partout, goûte à tout, prend des photos surtout... et rentre chez elle, à Paris, le cœur léger, parce qu'elle habite tout simplement la plus belle ville du monde.

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