Actu Ici Paris Tendances

Vélib’, free floating, Plan vélo : un état des lieux du vélo à Paris

Fin 2017, Anne Hidalgo chantait le fameux "A Paris, en vélo, on dépasse les autos" de Joe Dassin dans un karaoké. Aujourd'hui, on ne dépasse plus grand chose à vélo dans la capitale.

Fin 2017, Anne Hidalgo chantait le fameux « A Paris, en vélo, on dépasse les autos » de Joe Dassin dans un karaoké. Aujourd’hui, il semble qu’on ne dépasse plus grand chose à vélo dans la capitale.

Gestion catastrophique du déploiement des vélib’ par Smovengo, échec des vélos en « free floating » (sans borne de stationnement pour les attacher), et Plan Vélo de la mairie à la traîne, les usagers de la petite reine ne sont pas gâtés en ce début d’année. Sur le papier pourtant, tout semblait prometteur, un nouveau prestataire jeune et cool remplaçait JC Decaux et des vélos en libre service avec des noms rigolos (Gobee, Ofo, Mobike…) devaient pulluler un peu partout, transformant Paris en peloton du tour de France évoluant avec grâce le long des merveilleux aménagements voulus par Anne Hidalgo. Et puis la réalité, cette garce, s’en est mêlé.

Comment en est-on arrivés là ? A qui la faute ? Quels sont les problèmes rencontrés par les cyclistes et les utilisateurs de Vélib’ ? Faut-il vraiment désespérer ou existe-t-il encore des raisons de croire en la bonne fortune de la bicyclette à Paris ? Nous avons posé toutes sortes de questions à Philipp Hertzog, membre du conseil d’administration de l’association Paris en selle, l’une des plus actives sur le sujet. Fondée en 2015 pour présenter des projets au budget participatif de la ville, l’association a grandi rapidement avec en ligne de mire le projet de rendre Paris cyclable pour tous.

SAUMON : Depuis début 2018, on entend beaucoup parler du concept du free floating. Sauf qu’au bout de quelques mois à peine, Gobee Bike retirait tous ses vélos de France, c’est une surprise ?
PHILIPP HERTZOG : Le free floating est arrivé à Paris de manière anarchique, personne n’a été consulté avant. C’est bien d’avoir plus de vélos en ville, qu’ils soient verts, jaunes, ou oranges, mais il ne faudrait pas que ça détériore l’image du vélo, parce qu’ils sont souvent garés n’importe où, quand il ne sont pas carrément balancés dans le canal Saint-Martin… Au final, ça donne un peu une image jetable du vélo, ce qui n’est pas forcément positif. J’aimerais bien que ça marche mieux, mais on a vu que des prestataires se sont retirés de certaines villes, Gobee Bike a quitté Paris… Je ne sais pas si la société est prête pour ce genre d’objet public ! A côté, les Cityscoot fonctionnent pourtant bien, peut-être que c’est plus lourd et donc plus dur à jeter dans le canal. Mais c’est une bonne chose de mettre des vélos en accès libre – ou presque libre, il y a quand même un coût, parfois élevé d’ailleurs, l’idée est bonne mais ça ne marche pas encore parfaitement.

IMG_8161
Avec ses vélos garés n’importe où, le free floating ne véhicule pas une bonne image des cyclistes

Au sujet du nouveau Vélib’, l’association Paris en selle a parlé « d’accident industriel »… 
Vélib, c’est catastrophique, ça se confirme de plus en plus. Il y a actuellement 450 stations qui marchent plus ou moins alors qu’on devrait être à 1400, la quasi-totalité. En banlieue, il n’y a presque rien alors que ça s’appelle le Vélib’ Métropole…

Le constat est largement partagé, mais comment pouvez-vous agir en tant qu’association ?
Déjà, on a demandé
 à être associé au processus de transition entre les deux opérateurs JC Decaux et Smovengo, mais on ne l’a pas été. On a voulu prendre rendez-vous avec le Syndicat Autolib Vélib Métropole (SAVM) inter-communes qui gère cette question et dont la maire du 12e, Catherine Baratti-Elbaz, est présidente. En gros ça fait un mois qu’on attend un rendez-vous avec la directrice Véronique Haché. Si on avait été associés dès le départ, je pense qu’on aurait pu alerter les pouvoirs publics sur ce qui ne fonctionne pas. La mairie et le syndicat se sont réveillés en janvier en s’apercevant qu’il y avait seulement 50 stations et pas 600 comme prévu. Ils ont aussi annoncé la création d’un comité des usagers du Vélib, mais ça ne concerne pas les associations et les membres seront certainement tirés au sort, pas évident que ça débouche sur du concret.

Face au problème, que fait la ville de Paris ? 
La ville a mis la pression, appliqué des pénalités, et ils vont mobiliser les services de la ville pour soutenir Smovengo, notamment parce qu’il y a des soucis de hardware, comme raccorder les stations au réseau électrique. Ils ont mis des batteries mais elles se sont vidées, et il a fallu en mettre des plus puissantes… Il y a une forme d’amateurisme naïf, même si le boss de Smovengo a l’air sincèrement passionné de vélo et que son entreprise n’est finalement pas une petite start-up artisanale, ils sont quand même alliés à Indigo, le géant du parking. Pour autant, je ne sais pas comment ils ont gagné l’appel d’offres, je crois qu’ils ont été très forts en com’.

self-service
Une station du nouveau Vélib’. On pourrait croire qu’elle marche, mais…

Tu parlais des soucis avec les stations qui ne sont pas raccordées au réseau électrique. Quels sont les autres problèmes ? 
Tout d’abord,  il faut rappeler que le Vélib’ électrique, c’était une condition à remplir dans l’appel d’offres, donc JC Decaux aurait dû le faire, ce qui aurait impliqué des travaux similaires sur les stations… et sans doute des bugs du même genre. Quand les stations sont installées, les problèmes continuent ! Nous avons beaucoup de retours d’usagers qui nous disent qu’ils ont rendu leur vélo mais que leur compte est bloqué depuis plusieurs jours, comme s’ils n’avaient jamais raccroché leur vélo ! Le fameux overflow, qui permet de raccrocher son vélo sur un autre vélo dans une station pleine, n’est pas encore au point, il crée des tas de vélo inutilisables, bref l’idée est très bonne mais dans les faits ça bloque.

Le prix du ticket à la journée est passé de 1,70 à 5 euros, ça dissuade les usagers occasionnels et les touristes, qui avaient une alternative intéressante au métro. L’abonnement à l’année a aussi augmenté, mais de manière plus raisonnable. Ce qui est dommage, c’est qu’ils ont supprimé l’offre d’abonnement qui permet de rouler 45 minutes gratuitement [les abonnements proposent actuellement soit 30 mn par trajet, soit une heure, ndlr], alors que les trajets pour la banlieue collent parfaitement à ce type de durée. Avec tous ces problèmes mis bout à bout, ça fait moins de vélo en circulation dans Paris, quand tu roules avec ton propre vélo, tu te sens beaucoup plus seul !

Et encore, on n’a pas parlé de l’incohérence dans l’aménagement des stations.
Oui, la cartographie des stations n’est pas logique. Le déploiement prévu, c’était dans un premier temps de supprimer une station sur deux pour faire les travaux et ensuite de supprimer la seconde moitié pour ouvrir les stations déjà aménagées, mais les travaux n’ont pas suivi ce mouvement : Smovengo ouvre des stations là où il peut et ça donne des quartiers bien desservis et d’autres très mal.

Que dit Smovengo pour expliquer ces dysfonctionnements ?
Ils envoient des mails pour dire qu’ils sont conscients des problèmes et ils assurent que tout ira mieux. En théorie, il y aura un remboursement des abonnements pour janvier, février et mars également. Le hic, c’est que ça fait un gros boulot administratif pour des sommes assez dérisoires, du genre une dizaine d’euros. Qui va faire les démarches fastidieuses pour récupérer ça ? On aimerait plutôt qu’ils rallongent les abonnements de trois, quatre, cinq mois. Evidemment, ça pose d’autres problèmes pour eux, et il y a peut-être des gens qui veulent arrêter leur abonnement pour être remboursés, une minorité à mon avis. Cette affaire montre aussi que le vélo n’est pas encore considéré comme un moyen de transport sérieux et quotidien. Ce qu’il se passe actuellement est inimaginable avec le métro, par exemple. Le cas du Vélib’ a certainement été pris à la légère, et comme les travaux devaient avoir lieu pendant l’hiver, ils ont dû estimer que ce serait moins grave pour les cyclistes, comme si le froid suffisait à les arrêter.

 

OPV
Carte de l’Observatoire du Plan Vélo


Un petit mot sur le Plan Vélo de la mairie de Paris ? 
Paris en selle a créé l’Observatoire du Plan Vélo, où on calcule le % de travaux accomplis. Il y a trois sujets principaux : les aménagements cyclables, dont seuls 15% ont été réalisé alors qu’il reste moins de deux ans avant la fin du plan. Ensuite, le déploiement des zones 30, ce qui veut dire des rues à double sens cyclables pour les vélos. A l’est, ça peut aller, mais ça peine dans l’ouest parisien, parce que les mairies d’arrondissement sont un peu hostiles, ou plutôt – tout le monde aime le vélo – elles sont davantage favorables aux voitures. On a un groupe actif dans le 15e qui milite pour les doubles sens cyclables car beaucoup de rues sont très larges et pourraient y être éligibles, or ça traîne pour l’instant.

Le troisième volet, c’est le stationnement. On a du mal à avoir des chiffres, a priori on reste autour de 40%. Surtout, il y a toujours la tentation de faire juste du chiffre. Christophe Najdovski [l’adjoint aux transports de la mairie] nous dit qu’ils ont mis énormément d’arceaux vers Bastille, mais à un endroit qui n’a pas d’intérêt pour les cyclistes, difficile d’accès. Cependant, on soutient à fond la mairie, notre groupe du 20e a commencé à cartographier les endroits où des stationnements seraient bienvenus, par exemple. Il faudrait supprimer une place de parking voiture sur dix pour créer des parkings vélo là où il en faut. L’avantage du vélo, c’est ne pas tourner en rond pour se garer normalement ! Jusqu’à maintenant, on a donné toute la place à la voiture, il s’agit juste de rééquilibrer les choses et pas de voler un espace qui serait dû à la voiture.

La vérité, c’est que la ville n’a pas de moyens suffisants pour le Plan Vélo. Surtout en personnel, ceux qui s’en occupent sont peu nombreux. Et puis, il y a eu une certaine culture automobile dans les administrations pendant longtemps, ils n’ont pas l’habitude de créer des pistes cyclables, les premières qui ont été construites sont très alambiquées… De ce point de vue-là, on est plus concertés aujourd’hui et on les guide pour s’inspirer des pays où ça marche. A Paris, les services de la voirie ont tendance à réinventer la roue, à créer des pistes cyclables bizarres et peu pratiques. Leur argument, c’est que Paris c’est compliqué, il y a peu de places, il y a les architectes, le patrimoine, les pompiers, des tonnes de contraintes. C’est un peu vrai, mais il existe des exemples de réussites qui contredisent ces obstacles.

Tu viens d’Allemagne, est-ce que tu peux nous expliquer comment le vélo est considéré là-bas par rapport à la France ? 
J’ai grandi à Göttingen, une petite ville universitaire de 115 000 habitants dont 30 000 étudiants, tu vois l’ambiance. Plus tard, j’ai vécu à Brême, Dresde, Fribourg, des villes plutôt cyclables, hormis Dresde qui est à l’Est. Là-bas, il n’y a pas la même mentalité vis-à-vis du vélo, de l’écologie, même si le vélo ce n’est pas forcément une activité “écolo”, en tout cas pas seulement. Les cyclistes, on nous met souvent l’étiquette bobo, hipster, khmer vert… A Dresde, je reconnais un peu plus la mentalité française : “tu es cycliste, tu crées des embouteillages, tu empêches les voitures de circuler…”

E-Radschnellweg_Göttingen_an_der_Robert-Koch-Straße_ds_wmc_08_03_2015
Une piste cyclable à Göttingen, quasiment une autoroute…

Est-ce qu’une explication pourrait être l’environnement plus « naturel » des villes allemandes ? Densité moins forte, espaces verts plus nombreux… 
Peut-être. De manière générale, il y a beaucoup plus de cyclistes dans les villes allemandes. C’est surtout cette présence importante de vélos qui fait que c’est plus agréable de rouler. Les automobilistes sont habitués à nous et ils sont eux-mêmes cyclistes par ailleurs. En France, je connais des gens qui ne font jamais de vélo, alors que c’est plus rare chez nous. Et puis tu n’auras jamais une moto ou un scooter sur une piste cyclable en Allemagne, ne serait-ce que parce qu’on en utilise moins que vous. Cela dit, c’est vrai que nos parcs sont ouverts toute la journée, même la nuit, et qu’on peut toujours y circuler à vélo.

Paris, il faut reconnaître que c’est spécial à cause de la densité extrême. En réalité, la densité c’est un argument pour la marche et pour le vélo ! La majorité des déplacements à Paris font moins de 3 ou 5 km. La voiture ajoute de la densité, et pas le vélo ! En banlieue, où la densité est moindre, la situation du vélo est pire qu’à Paris, parce que les coupures urbaines jouent beaucoup. Entre Nation et Montreuil, il n’y a que 10 minutes de vélo mais tu traverses le périph’ et cette énorme place abominable… Heureusement qu’il y a des projets qui devraient améliorer le visage des portes de Paris. Entre les communes de banlieue, on espère aussi qu’il y aura plus de concertation avec les associations pour homogénéiser les politiques : Exemple, quand tu pars de Charenton pour aller à Bagnolet, tu passes par Saint-Mandé où tu n’as quasi aucune infrastructure, puis à Vincennes c’est très bien, à Montreuil il y a une volonté mais peu de sous et à Bagnolet c’est le bordel. Entre chaque ville, tu as des pistes qui s’arrêtent net d’un coup, rien n’est unifié.

Conclusion, est-ce que Paris est une ville cyclable ? 
On peut se référer au baromètre des villes cyclables qui vient d’être publié par la Fédération des Usagers de la Bicyclette (FUB). Ce réseau regroupant 287 associations à travers le pays a fait un sondage pour connaître la cyclabilité des villes. L’an passé, ils ont mis en ligne un questionnaire sur les thématiques du ressenti général, de la sécurité, du confort, de l’importance du vélo, du stationnement et des services. Dans les grandes villes, Paris est dans le ventre mou du classement, alors que Strasbourg, Nantes Bordeaux sont en tête. On remarquera que Paris est surtout mauvais sur le côté respect des cyclistes et sécurité ressentie. En réalité, le vélo n’est pas dangereux quand on regarde les statistiques des accidents. En revanche, la volonté politique d’améliorer la situation existe à Paris, heureusement car il y a beaucoup de travail.

Râleur professionnel, ce en quoi il épouse parfaitement son biotope parisien, Emmanuel déteste lorsqu'un Vélib' est coincé sur la plus petite vitesse ou quand le facteur laisse un avis de passage alors qu'il était chez lui. Comme le médecin, il est généraliste, écrivant autant sur la remasterisation CD de l'intégrale de Françoise Hardy que sur la définition introuvable de la vraie bière artisanale. Fan de Javier Pastore et de Marcel Proust, il joint la beauferie à la pédanterie, ce qui lui vaut de déranger dans le microcosme des amateurs de héros malades.

1 comment on “Vélib’, free floating, Plan vélo : un état des lieux du vélo à Paris

  1. Ping : La revue de presse de Saumon #14 – SAUMON

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :