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Sous les pavés, les pages : les vérités de Mai 68 dans un livre passionnant

Mai 68, source de fantasmes, d'admiration, mais aussi de haines farouches, méritait un rappel à l'ordre

Mai 68, source de fantasmes, d’admiration, mais aussi de haines farouches. Au-delà du débat d’idées, qui opposent en toute équité deux (ou trois, ou quatre) idéologies, reste que la distorsion des faits à laquelle on a soumis Mai 68 méritait un rappel à l’ordre – un comble pour un mouvement gauchiste.

C’est l’historienne Ludivine Bantigny qui s’y colle ces temps-ci en publiant au Seuil son ouvrage « 1968, de grands soirs en petits matins », dont le titre est un emprunt au film de William Klein, contemporain de l’événement. Avec ce livre, l’auteure rappelle quelques vérités trop souvent oubliées, quand elles ne sont pas volontairement occultées. Il faut dire que les archives sur le sujet ne manquent pas à l’historienne : tracts étudiants, archives départementales et syndicales, brochures, affiches, journaux d’époque, documents administratifs, notes des RG, mains courantes, comptes-rendus policiers, films, mémoires, témoignages, sans oublier les nombreux livres déjà publiés sur le sujet. De quoi brosser un tableau fidèle de Mai 68, engagé en sa faveur certes, mais propre à saisir l’essence d’un moment rare dans l’histoire de France.

Ce faisant, Ludivine Bantigny s’inscrit peu ou prou dans la continuité du grand Jules Michelet, qui considérait la discipline historique comme « la résurrection de la vie intégrale, non pas dans ses surfaces mais dans ses organismes intérieurs et profonds ». En somme, il vaut mieux parfois aimer l’objet de son étude pour en tirer une part de vérité, du moins faut-il le revivre un peu soi-même dans une aventure intellectuelle et personnelle. On accusera sans doute Ludivine Bantigny de complaisance, mais il faut reconnaître le sérieux, l’honnêteté et le soin avec lesquels elle a travaillé, quand nos politiques et intellectuels de droite se contentent souvent d’ânonner anathèmes et préjugés.

Pour commencer, Mai 68 n’est pas une révolte bourgeoise du plein emploi comme certains aiment tant le dire. A côté d’un soulèvement des étudiants menés par Daniel Cohn-Bendit, et dont la plupart provenaient sans doute de la bourgeoisie et des classes moyennes il est vrai, s’est joint très vite, voire a précédé, un mouvement ouvrier et paysan d’amplitude immense. Le livre replace le mois de mai dans un contexte plus global : Les années 60 voient le développement de violents conflits sociaux qui culmineront en 1968 avec la révolte étudiante qui jouera le rôle de « détonateur » comme l’écrira un responsable de la CGT, la « bombe » étant la grève générale décrétée le 13 mai. Mais surtout, les foyers de contestation sont internationaux, depuis les pacifistes américains protestant contre la guerre du Vietnam aux étudiants berlinois manifestant contre la réforme de l’Université, en passant par le fameux Printemps de Prague.

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Le sociologue et militant Rudi Dutschke lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam, à Berlin en février 1968

Avec une foule d’exemples, Ludivine Bantigny raconte les belles solidarités et le respect entre ouvriers, paysans, étudiants, et aussi militants étrangers, qu’ils soient travailleurs immigrés engagés dans la lutte ou étudiants et intellectuels venus inspirer et s’inspirer de la version française de 68. Tous, mais à des degrés divers, craignent le chômage grandissant et le déclassement. « A quelle condition, écrit l’historienne, ces groupes sociaux, en apparence si éloignés, peuvent-ils se rencontrer ? De toute évidence, à la faveur de l’événement. C’est là que vibre l’un de ses forts accents : vouloir échapper aux rôles sociaux qui enserrent, enfermements à résidence identitaire. » L’événement, d’ailleurs, surprend tout le monde. Si la France ne « s’ennuie » pas, contrairement au mot célèbre du journaliste Pierre Viansson-Ponté dans Le Monde, elle n’est pas du tout préparée au tourbillon qui l’attend.

Comme presque toujours, ce qui mettra le feu aux poudres, c’est la répression policière disproportionnée d’un mouvement étudiant opiniâtre mais loin d’être violent ou agressif. Presque 50 ans avant les images de guérilla urbaine déclenchées par les manifestations contre la loi travail, les CRS chargent la jeunesse de France sans ménagement, traquant les étudiants dans les facs et les manifestants jusque dans les cours privées d’immeuble, frappant les hommes à terre, glissant les matraques sous les jupes des filles en les traitant de putains, et tabassant même les badauds qui passaient par là sans rien demander. A partir des plaintes déposées et de nombreux témoignages, Ludivine Bantigny relate les comportements hallucinants de la police à l’époque, qui choquera l’opinion et provoquera donc la première nuit des barricades à Paris le 10 mai.

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Une barricade à Paris
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Photo légendaire de Daniel Cohn-Bendit face à un policier © Jacques Haillot/Apis/Sygma/Corbis
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Boulevard Saint-Michel © Keystone France

Il faut attendre le 29 mai pour que le préfet de police Maurice Grimaud rédige cette circulaire passée à la postérité et qui ressortira lors des violences policières de 2016 : « Frapper un manifestant à terre, c’est se frapper soi-même ». Une belle initiative, mais qui n’empêchera pas les décès d’ouvriers et de militants en juin : Gilles Tautin, lycéen mort noyé pour échapper à la police, Pierre Beylot et Henri Blanchet tués à Peugeot-Sochaux par des CRS venus reprendre l’usine aux travailleurs qui l’occupaient, enfin Marc Lanvin, 18 ans et colleur d’affiches du PC, tué par des barbouzes de l’UDR, le parti gaulliste. On le voit, la répression a été très dure et le pouvoir en place, de Gaulle en tête, n’a pas fait grand cas des desiderata du peuple, répondant par la force des Services d’Action Civique (Les SAC, quasiment une police parallèle constituée en partie de voyous et gangsters au service du pouvoir) et mettant seulement en avant le grand thème de l’époque : la « participation », c’est-à-dire un maigre intéressement des ouvriers aux bénéfices de l’entreprise.

Etonnante façon de répondre à l’air du temps, qui veut supprimer le capitalisme. Du côté des ouvriers et des étudiants, on parle plutôt d’autogestion, de comités d’action, de liberté, d’émancipation, d’art, de création, d’urbanisme humaniste, de réformer les savoirs, critiquer l’université, rénover l’hôpital, repenser même la religion. On occupe les usines pour y prendre soin des machines en attendant la reprise du travail, parfois on honore les commandes pour maintenir en vie l’activité, on installe dans les murs froids de la manufacture des pianos, des guitares, des barbecues. On « prend la parole comme on a pris la Bastille » (Michel de Certeau), mais on réfléchit et on agit également. Un programme loin, très loin, de la caricature « anti-humaniste » qu’en ont fait les philosophes Luc Ferry et Alain Renaut dans leur classique réactionnaire « La pensée 68 » paru en 1985. Déjà parce que cette pensée n’est pas unique mais plurielle, ouverte au débat intellectuel. Ludivine Bantigny souligne ces oppositions (et l’humour) qui traversent le mouvement, quand elle rappelle que Roland Barthes critiquait le structuralisme en arguant que « les structures ne descendent pas dans la rue », ce à quoi des petits malins ont répondu par affiche interposée « Roland Barthes non plus ».

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Affiche de Mai 68, avec l’ombre de Charles de Gaulle bâillonnant un jeune homme

Les slogans, les affiches, les dessins, l’humour de Mai 68 font partie de la légende et c’est finalement ce qu’on lui reproche le plus, ce côté « publicitaire », comme si le génie verbal de l’événement, spontané et créateur, était soupçonné de manipulation malveillante. Raymond Aron parlera avec mépris de « carnaval » pour décrire ce qui se voulait révolution, occultant par ce mot sa dimension éminemment politique et les revendications très concrètes des ouvriers, des paysans, des étudiants. Le terme permet aussi de placer Mai 68 à l’intérieur d’une parenthèse et de rétablir l’ordre : on le sait, le carnaval ne dure qu’une journée et le lendemain, chacun retourne à sa place.

Ludivine Bantigny montre que la joie et le bonheur « carnavalesques » se sont en réalité mêlés à l’âpreté des luttes sociales, comme lors du Front populaire, et que ce sont ces éléments mélangés qui ont rendu l’expérience si fascinante. Mai 68 n’a pas satisfait toutes les exigences des manifestants, il a fragilisé le PC (qui n’a cessé de critiquer le « gauchisme » des plus radicaux) et vu le mouvement social réprimé sur le moyen terme. Pourtant, il constitue un moment fondateur de l’engagement politique pour toute une génération, notamment pour les femmes, auxquelles Ludivine Bantigny consacre des chapitres éclairants. C’est un laboratoire d’idées, de geste et d’images, une période où les Français se sont rencontrés et ont discuté entre eux, c’est une ouverture sur d’autres vies, d’autres mondes, d’autres discours, qui servira à tous ceux qui souhaitent poser un regard critique sur la société.

A lire : « 1968, de grands soirs en petits matins » de Ludivine Bantigny, Seuil, 2018.

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Les femmes de Mai 68 sont souvent ramenées à de simples icônes © Marc Riboud
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La mannequin Caroline de Bendern pâtira de cette photo qui deviendra un symbole de Mai 68 © Jean-Pierre Rey

Râleur professionnel, ce en quoi il épouse parfaitement son biotope parisien, Emmanuel déteste lorsqu'un Vélib' est coincé sur la plus petite vitesse ou quand le facteur laisse un avis de passage alors qu'il était chez lui. Comme le médecin, il est généraliste, écrivant autant sur la remasterisation CD de l'intégrale de Françoise Hardy que sur la définition introuvable de la vraie bière artisanale. Fan de Javier Pastore et de Marcel Proust, il joint la beauferie à la pédanterie, ce qui lui vaut de déranger dans le microcosme des amateurs de héros malades.

1 comment on “Sous les pavés, les pages : les vérités de Mai 68 dans un livre passionnant

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte. blog très intéressant. Je reviendrai. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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