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« Tout s’est passé mieux que prévu » : Les éditions Goutte d’Or, histoire d’un succès

Ouvrir une maison d’édition entre amis, y publier les livres que l’on veut et, mieux encore, les vendre : c’est ce qui est arrivé  à l’équipe des éditions Goutte d’Or. 

Ouvrir une maison d’édition entre amis, y publier les livres que l’on veut, y compris ceux que l’on écrit, les distribuer, et mieux encore, les vendre au-delà de toute espérance  : c’est ce qui est arrivé à l’équipe des éditions Goutte d’Or. Rencontre avec sa présidente Clara Tellier Savary.

Comment décide-t-on un jour d’ouvrir sa maison d’édition ? L’idée peut paraître délirante, du moins utopiste, dans une réalité économique plutôt morose. C’est donc sans doute grâce à un peu d’inconscience et un sentiment de « rien-à-perdre », qu’elle a germé dans la tête de Clara, Geoffrey et Johann, alors respectivement cheffe d’édition, journaliste indépendant et écrivain. À cette époque, les trois trentenaires habitent dans le même immeuble rue de Tombouctou dans le 18e à Paris. « On passait pas mal de temps ensemble et on se disait que ça nous ferait kiffer de monter notre maison d’édition » résume Clara.

En effet, chacun y trouve, à la base, un intérêt personnel et professionnel. Pour Clara, alors cheffe d’édition pour le site du Courrier International, il y avait l’envie  d’accompagner des auteurs sur des plus grands formats. « C’est déjà le travail d’éditeur que j’aimais : il y a beaucoup de discussions sur différents sujets, trouver la titraille, comment donner envie de lire l’article… Le faire pour un livre, ça permet de bosser à tous les niveaux, du texte à la couverture » explique-t-elle. Pour les deux autres fondateurs, c’est aussi l’occasion de publier leurs livres comme ils le souhaitent en étant vraiment soutenus et maîtres de leurs projets du début à la fin.

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« On ne pourrait pas signer un bouquin si on ne sent pas la personne »

Le désir d’accompagner les auteurs est l’un des socles des éditions Goutte d’Or. Pour cela il y a d’abord le choix de l’auteur : « on ne pourrait pas signer un bouquin si on ne sent pas la personne » explique Clara. Car contrairement aux grandes maisons d’édition qui n’ont parfois pas vraiment le temps d’éditer comme il le faudrait tous leurs auteurs, la discussion entre auteur et éditeur est au centre dans une petite structure comme celle-là. « On doit être hyper fier à chaque fois que l’on publie quelque chose. »

En 2016, l’équipe commence donc par éditer trois livres :  les deux premiers sont ceux des fondateurs Geoffrey Le Guilcher journaliste indépendant et Johann Zarca écrivain déjà publié aux Éditions DonQuichotte (Le Boss de Boulogne et Phi Prob), ce qui permettra aussi de créer grâce aux droits d’auteurs (reversés par les fondateurs) un matelas financier pour rendre l’entreprise viable.

La ligne éditoriale se rapproche de la « narrative non fiction », ou de la « littérature du réel », bouquins journalistiques qui reproduisent les codes de la fiction.  « J’aime bien qu’on me raconte une histoire. En France, ça reste assez rare, comme si travailler la forme en journalisme, c’était mal vu, alors que c’est c’est hyper important » explique Clara. Les éditions Goutte d’Or proposent donc des reportages infiltrés où les auteurs incarnent leurs sujets, à la manière du père du gonzo journalisme Hunter S. Thompson (l’écriture hallucinée en moins), de Tom Wolfe, de John Howard Griffin, ou d’une Florence Aubenas et son Quai de Ouistreham. Elle propose également une ligne fiction, avec des romans cette fois-ci, mais toujours incarnés fortement pas leurs auteurs.

Le premier livre publié fut Steak Machine, enquête menée par Geoffrey sur l’univers des abattoirs français, notamment sur l’un des mastodontes bretons surnommé « Mercure » dans le livre, où le journaliste se fera embauché pendant un mois. « Pour lancer la maison, il nous fallait un bouquin fort » explique Clara. Écrit à la première personne d’une plume vive et incisive, le récit ne fait ni l’apologie du veganisme, ni celle du monde de l’entreprise mais retransmet avec humanité le quotidien de ces travailleurs de la honte, ceux qui découpent les viandes que l’on ne veut pas voir, invisibles comme les bêtes que l’on tue et dont l’homme ne consomme qu’une partie déshumanisée, sous vide.

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« On a vraiment halluciné »

Cette première publication est un succès, vendue à 8000 exemplaires, « cela peut paraître dérisoire » explique Clara « mais en moyenne un premier bouquin de ce type (document journalistique ndrl ) est vendu à 900 ». Le succès est aussi médiatique. Le Monde en publie les bonnes feuilles en exclu, les autres journaux sont « hyper attentifs ». La chance du débutant ? Plus probablement le dynamisme de la jeune équipe des éditions Goutte d’Or, rompue aux codes médiatiques, qui sait comment vendre et mettre en avant ses sujets.

Le succès sera d’ailleurs aussi là pour les deux autres ouvrages sortis cette même année. D’abord, On ne naît pas grosse récit à la première personne de Gabrielle Deydier, qui raconte son parcours au cœur de la grossophobie quotidienne. Livre poignant et d’un grand courage, qui interpelle le lecteur sur son rapport aux corps des autres et au sien. Le livre fera la une de The Guardian, sera chroniqué dans le New York Times, Le Monde ou The Independant. Il fera bientôt l’objet d’un documentaire et d’un téléfilm pour France 3.

Enfin, la troisième sortie est le roman Johan Zarca, Paname Underground, virée dans le Paris interlope, remporte le prix de Flore ex-aequo « On a vraiment halluciné» s’amuse Clara. Un documentaire est, là encore, en cours de tournage.

« On ne s’est jamais dit que c’était sale de penser à la communication ou au marketing »

Transformer les ouvrages, une fois édités, en documentaire, téléfilm ou film, c’est donc aussi l’un des paris de la maison d’édition, une façon de continuer à faire vivre le projet et de rapporter d’autres sources de revenus, souvent plus importantes que les bénéfices de la vente des livres :  « on ne s’est jamais dit que c’était sale de penser à la communication ou au marketing, de faire des séries ou des téléfilms. On a compris qu’il y avait plein de sources de diversifications possibles », explique Clara. 

Grâce au succès de cette première année, la présidente de la maison d’édition a pu se salarier. Les éditions Goutte d’Or ont déjà publié Surdose, enquête d’Alexandre Kauffman, immergé dans cette brigade du 36, quai des Orfèvres, déjà très remarqué par la presse. Le 25 mai sortira Théorie du tube de dentifrice de Peter Singer, traduit par Anatole Pons sur la vie de l’activiste Henry Spira. Une sorte de guide de l’activisme et un coup de cœur pour l’équipe. « C’est un peu une mise en danger, car nous ne l’avons jamais fait et ça coûte plus cher, mais c’est kiffant de sortir au bout d’un an de sa ligne de confort », explique Clara. La dernière sortie qui viendra compléter l’année 2018 sera une immersion dans le monde du porno par le journaliste Robin d’Angelo.

Quand on fait remarquer à Clara que (même si le terme nous agace un peu) l’histoire de sa maison d’édition à tout d’une « success story », elle acquiesce : « tout s’est passé mieux que prévu ». Un titre parfait pour un futur roman vendus à des milliers d’exemplaires ?

Toutes les infos sur Les éditions Goutte d’Or.

À propos Zazie Tavitian

Mange, écrit, écrit sur ce qu’elle mange, sur ce que les autres mangent, sur comment ils le font quand où pourquoi, comment, avec qui. Elle aime : les rades crados mais regrette qu’on n’y serve pas de vins nature, les bistrots populaires avec des plats du jour à moins de 15€ et les bars à cocktails à condition qu’on y serve du mezcal. Ne voyage que dans les pays où l’on mange bien, avec une grosse prédilection pour l’Italie. Passée par France Inter, Le fooding, Les Inrocks, Europe 1, Omnivore & Time Out. Vous pouvez retrouver tout le contenu de son estomac sur son instagram @zaziemiammiam

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