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Le musée de la Chasse et de la Nature milite pour la cueillette en plein Paris

Ce musée, connu et prisé des Parisiens, édite une revue plus confidentielle et pourtant passionnante : Billebaude

Ce musée, connu et prisé des Parisiens, édite une revue plus confidentielle et pourtant passionnante : Billebaude, qui consacre chaque numéro à un thème autour de la nature, que ce soit le lapin, le climat, ou la cueillette. En résonance avec ce dernier sujet, une installation paysagiste et artistique vient de s’installer dans la cour de ce monument historique datant du XVIIe siècle. Entretien autour de notre rapport avec la nature avec Anne Demalleray, directrice de Billebaude.

Saumon : Est-ce que vous pouvez nous décrire cette installation dans la cour ?
Anne Demalleray : Pour les 20 ans des Carnets du paysage, une revue publiée par l’Ecole nationale supérieure de paysage de Versailles et par Actes Sud, on a décidé de mettre la cueillette à l’honneur dans le musée, à travers cette plantation d’arbres en carré. C’est l’atelier berlinois Le Balto qui a réalisé l’installation de ces arbres en partenariat avec l’école. Ils sont conditionnés dans des pots qui ont une forme inversée par rapport aux bacs habituels, qui permet à l’arbre de déployer ses racines de façon plus libre que dans des pots classiques, ce qui est indispensable pour les voir grandir ici jusqu’en octobre. On espère que les gens pourront rapidement cueillir les plantes comestibles et sauvages qui vont pousser au fur et à mesure que l’été arrivera.

On a ajouté une grande table en bois pour que ce soit un lieu de vie pendant l’été, on a mis des chaises et on expose des exemplaires de Billebaude et des Carnets du paysage en consultation libre. Ce qui est chouette, c’est qu’on voit que les gens viennent et s’assoient, il se passe quelque chose. Ils sont heureux ne serait-ce que d’avoir une concentration végétale dans un quartier comme le Marais. La cour devient une sorte d’oasis.

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Pourquoi avoir utilisé la cour du musée ainsi ?
La cour du musée accueille souvent des œuvres d’art contemporain, comme la sculpture de Miguel Bronco l’an dernier, un grand Bambi en bronze, ou encore les silhouettes en tige de fer Lionel Sabatté… Là, c’est une autre dimension du musée qu’on fait exister, parce que c’est un musée d’art contemporain en même temps qu’un musée de la chasse avec des collections historiques, et enfin un musée sur la nature. Les trois dimensions s’articulent en permanence. Disons que j’ai trouvé ça intéressant d’essayer d’amener cette question de la cueillette ici et dans la revue.

Surtout le thème de la cueillette sauvage, quelle place elle a tenu dans l’histoire de l’humanité, pourquoi les plantes sauvages et leurs vertus ont été oubliées, et pourquoi il y a un engouement récent pour ces pratiques. A chaque fois, notre approche se veut pluridisciplinaire, en mêlant sciences du vivant, art, culture, sciences humaines. Cette installation aide à voir comment cette pratique de la cueillette peut être réinvestie dans une époque de crise écologique où on a perdu notre connaissance et notre lien avec la nature. La cueillette permet de se reconnecter au vivant à travers des savoirs naturalistes oubliés, comme la botanique. On a du mal à nommer les plantes aujourd’hui, par exemple.

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« Cueillir » est au centre du musée autant qu’en couverture de la revue

La biodiversité disparaît à grande vitesse mais il semble difficile de sensibiliser les gens au sujet.
C’est dur d’être sensible à la disparition de quelque chose qu’on ne connaît pas ! Il faut recréer un attachement. La cueillette, c’est une forme d’attention à la nature qui est différente de la promenade du dimanche, où l’on parcourt souvent la nature sans la connaître ni la reconnaître. Il y a une sorte de pari : s’intéresser au vivant ajoute une dimension à la vie. Ce n’est pas un mantra abstrait, il faut qu’il s’articule autour de médiations, de pratiques. Dans ce musée, on privilégie l’entrée dans l’écologie par des pratiques naturalistes, des relations quotidiennes concrètes tels que la chasse, l’agriculture, la cueillette.

Vous évoquez la chasse, or elle n’a pas bonne presse actuellement. Est-ce que vous essuyez des critiques estimant qu’elle est antinomique avec la défense de la nature ?
Bien sûr ! En fait, c’était moins contradictoire quand le projet de création du musée a émergé dans les années 60 via la fondation Sommer. Aujourd’hui, c’est plus compliqué de défendre l’idée selon laquelle on peut être défenseur de la nature et chasseur. Mais pour moi ce n’est pas contradictoire par essence. En réalité, la chasse n’est pas le cœur de la crise écologique qu’on connaît. Renouer avec des manières d’être dans la nature, ça passe par des connaissances, qui passent elles mêmes par des pratiques. La dimension morale dans notre relation à la nature n’est pas l’objet du musée. Il faut que les gens puissent expliquer leurs attachements différenciés à la nature.

Nous sommes ici en plein Marais. Est-ce qu’on peut pratiquer la cueillette à Paris ?
Dans la revue, il y a justement un reportage sur cet engouement des urbains pour la cueillette : on va dans le bois de Vincennes pour une session avec Christophe de Hody, qui est naturopathe et a créé les Chemins de la nature. Il apprend aux urbains déconnectés à regarder autrement le bois de Vincennes. J’y suis allée une fois et le concept de la promenade est remis en question, parce qu’on est resté en réalité deux heures au même endroit. Quand on regarde bien autour de nous, on découvre des dizaines d’espèces comestibles : du plantain, de l’ortie, du chénopode… Une conversion du regard s’opère, où ce qui était un parterre de verdure indifférenciée devient des plantes avec lesquelles on entre en relation parce qu’on est capable de les nommer et on leur réattribue leurs vertus : nous nourrir, nous soigner. On retrouve le goût de l’observation du vivant, qui nous enseigne énormément de choses et nous enrichit en retour. Jardiner collectivement, ça crée des liens entre nous par exemple.

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La couverture de l’excellent numéro consacré aux animaux imaginaires (et réels)

Comment concevez-vous la ligne éditoriale de Billebaude ?
On considère qu’on a à la fois besoin d’images et de représentations, chaque numéro est l’occasion de faire une histoire des représentations du sujet, sur le lapin ou l’ours, on voit bien quand on puise dans les représentations moyenâgeuses des traités de chasse et qu’on va jusqu’à l’art contemporain, qu’il y a une évolution des sensibilités par rapport à la question animale. Quand on a conçu notre numéro sur les animaux imaginaires par exemple, je ne voulais pas faire un énième bestiaire fantastique… J’avais envie qu’on soit sur cette ligne de crête entre réel et imaginaire, de montrer que cette frontière a bougé dans le temps, que les animaux réels ont été investis par l’imaginaire des hommes qui en a fait des créatures maléfiques ou magiques.

J’ai cherché des sujets pour raconter ça, et le mammouth est un bon exemple. Il a été découvert avant les chercheurs occidentaux par les chasseurs sibériens. Devant ces ossements spectaculaires, différents de ceux qu’ils connaissaient, ces tribus ont imaginé des créatures divines qui s’enfouissent sous la terre ou la mer. Ce n’est pas le fait uniquement de peuples qui n’ont pas accès à la science moderne, même la culture occidentale est traversée par ces phénomènes. Il faut renverser la perspective, c’est ce que dit bien le fameux texte du philosophe Paul Shepard [‘Message de la part des Autres’, publié en 1994, ndlr], ce n’est pas juste nous qui projetons notre imaginaire sur eux, ce sont aussi eux qui habitent notre imaginaire. C’est à travers eux que nous sommes devenus des hommes, qu’on a forgé nos danses, nos parures, nos dieux…

Un dernier mot sur la fondation François Sommer ?
C’est elle qui finance la revue et détient le musée. Elle a été créée par François Sommer en 1963 et elle est reconnue d’utilité publique. Elle a pour missions d’animer le musée et de gérer un ancien domaine de chasse dans les Ardennes. Il s’agit d’un parc de 600 hectares, qui est aussi un lieu d’étude de la biodiversité et une école de chasse, où l’on apprend aux chasseurs à avoir une sensibilité naturaliste et écologique. C’est enfin une résidence d’artiste : chaque année, des artistes produisent une œuvre sur place. En général, il s’agit d’artistes qui ont une sensibilité urbaine et qui s’immergent volontairement dans un espace rural pour créer ce décalage et faire se rencontrer ces deux mondes.

« Cueillir », revue Billebaude numéro 12 en vente au musée et en librairie.
Forêts et cueillettes, installation dans la cour du musée de avril à octobre 2018.
Musée de la Chasse et de la Nature, 62 rue des Archives, Paris 75003.

Râleur professionnel, ce en quoi il épouse parfaitement son biotope parisien, Emmanuel déteste lorsqu'un Vélib' est coincé sur la plus petite vitesse ou quand le facteur laisse un avis de passage alors qu'il était chez lui. Comme le médecin, il est généraliste, écrivant autant sur la remasterisation CD de l'intégrale de Françoise Hardy que sur la définition introuvable de la vraie bière artisanale. Fan de Javier Pastore et de Marcel Proust, il joint la beauferie à la pédanterie, ce qui lui vaut de déranger dans le microcosme des amateurs de héros malades.

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