Culture

La malédiction des Schtroumpfs ou les bleus à l’âme de Peyo

Du 25 mai au 28 octobre 2018, le Centre Wallonie-Bruxelles (CWB) de Paris accueille une exposition sur Peyo, créateur de Johan et Pirlouit, Benoît Brisefer et bien entendu des Schtroumpfs. Un événement qui permettra peut-être au grand public de réaliser que ces petits lutins bleus ont éclipsé le reste d’une œuvre riche et cohérente. 

Une malédiction, les Schtroumpfs ? Ils ont pourtant rapporté fortune à leur auteur, qui les a déclinés en dessins animés, figurines, peluches et autres encarts publicitaires pour des dizaines de marque. Alors qu’ils n’étaient à l’origine que des personnages secondaires apparus dans Johan et Pirlouit, ils ont non seulement permis à Peyo de devenir célèbre en France, mais aussi en Italie (on les appelle là-bas les Puffi), en Espagne (les Pitufos), au Japon (les Sumafu), en Islande (les Strumpar) et surtout aux Etats-Unis, où les Smurfs ont réussi là où beaucoup d’autres ont plutôt échoué (on pense à Tintin et Astérix, par exemple). Bref, un succès planétaire qui occupera la grande majorité du temps du dessinateur, au détriment et de sa santé fragile, et d’autres séries qu’il affectionnait pourtant beaucoup plus.

Même s’il ne les déteste pas, Peyo n’a jamais considéré les Schtroumpfs comme son grand œuvre et l’expo du CWB démontre à quel point c’est Johan et Pirlouit qui focalisaient toute l’attention du dessinateur. Situées au Moyen-Âge, les aventures de ce jeune écuyer du roi et de son acolyte nain et facétieux conjuguaient le goût pour l’action, l’inclination au fantastique, la maestria du découpage et la verve comique de Peyo. C’est avec Johan et Pirlouit que le jeune apprenti s’est mué en grand artisan, qu’il a appris à raconter une histoire et à former un style, comme on le constate au fil des magnifiques planches encrées qui sont exposées au CWB.

Les planches des débuts révèlent un style sous la double influence de Walt Disney et de Hergé, entre la rondeur du dessin animé des années 30 et la ligne claire belge, le tout enrobé d’une volonté de rester lisible et minimaliste. Surtout, Peyo a transposé une grande partie de son propre caractère sur le personnage de Pirlouit, réminiscence nostalgique de son enfance. Sorte de lutin bon vivant, farceur et courageux, Pirlouit préfigure autant les Schtroumpfs qu’il sera par la suite à son tour « schtroumpfisé » par le dessinateur, qui lui donnera un aspect plus petit et un trait plus rond.

Le lutin du bois aux roches
Magnifique encrage pour la couverture du « Lutin du bois aux roches », premier épisode où apparaît Pirlouit. ©Peyo – 2018 Lic. I.M.P.S. (Brussels)

« Vous n’êtes pas payés au trait »

Des albums comme « La Source des dieux », « La Flèche noire », « La Guerre des sept fontaines » ou encore « La Flûte à six schtroumpfs » voient Peyo atteindre le sommet de son art. L’histoire surprend le lecteur, le scénario est fluide et le dessin permet au mouvement et aux personnages de prendre vie avec intensité. Comparé à ses copains surdoués Franquin, Roba ou Morris, Peyo n’est pas le plus brillant mais il travaille dur et connaît ses limites. Par paresse, il fera aussi de l’économie de moyens un mantra, répétant à ses assistants qu’ils ne sont « pas payés au trait », afin qu’ils épurent leur style au maximum.

Ainsi au fil des ans, il conservera uniquement la main sur Johan et Pirlouit, sa série favorite, et déléguera de plus en plus à des collaborateurs, comme les décors de Benoît Brisefer à Will, avant de confier carrément l’encrage des Schtroumpfs et de Benoît Brisefer à Walthéry, Wasterlain, Derib ou Gos notamment. Ceux-ci ne seront quasiment jamais crédités sur les albums, une pratique courante à une époque où les coups de main entre potes étaient légion et où les droits d’auteur en BD n’avaient pas la même importance qu’aujourd’hui.

C’est le mérite de l’exposition du CWB de mettre un petit coup de projecteur sur ces dessinateurs, dont certains ont connu le succès plus tard, comme Gos avec le Scrameustache, Derib pour Yakari, Walthéry avec Natacha, Wasterlain pour Docteur Poche.  La preuve, et ils le diront tous sans exception, que la tutelle de Peyo s’est révélée une école extraordinaire, grâce aux bons conseils et à l’exigence sans failles du maître. Il faut dire que ces débutants travaillaient tous directement chez lui, habitaient parfois une chambre de sa maison ou juste à côté, et partageaient donc sa vie autant que sa femme Nine, qui quant à elle coloriait tous ses albums.

Un épisode des Schtroumpfs pour une campagne de prévention contre la drogue

A travers la vie de Peyo, le spectateur saisit en fait une époque entière de la BD belge et du Journal de Spirou édité par Dupuis, une parenthèse enchantée où la vie était rythmée par les clopes, les délais dépassés, les franches rigolades et les apéros entre amis. On conseille à cet égard l’excellente biographie Peyo L’enchanteur de Hugues Dayez, l’un des commissaires de l’exposition, qui détaille avec soin le travail de Peyo et comment il a fait des Schtroumpfs une entreprise florissante bien qu’à dimension familiale et humaine.

1958-1959 première esquisse des Schtroumpfs©Peyo - 2018 Lic. I.M.P.S. (Brussels) www.smurf.com
Premières esquisses des Schtroumpfs vers 1958. ©Peyo – 2018 Lic. I.M.P.S. (Brussels)
Le schtroumpfissime
Extrait du « Schtroumpfissime », l’un des meilleurs albums de la série paru en 1965. ©Peyo – 2018 Lic. I.M.P.S. (Brussels)

Les Schtroumpfs, donc, vont rendre Peyo richissime mais l’épuiser en retour, car il ne sait ni déléguer totalement – malgré de nombreux collaborateurs, ni s’arrêter de produire. Pire, l’adaptation en dessin animé par le studio américain Hanna-Barbera dans les années 80 va l’obliger à d’incroyables concessions qui l’amèneront à renier une partie de l’œuvre originale. Les Américains n’ont pas de scrupules quand il s’agit de faire du business et ils imposeront à Peyo des décisions absurdes comme la présence d’un chien (Puffy, super nom), la création de nouveaux Schtroumpfs plus typés, ou encore un épisode grotesque pour prévenir les enfants des dangers de la drogue. On est alors bien loin des premiers albums de la série, comme « le Schtroumpfissime », « le Cosmoschtroumpf », « Schtroumpf vert et vert Schtroumpf », d’où émanaient une poésie et une intelligence savoureuses.

Il est certain que Peyo a souffert de cette situation et qu’il a regretté amèrement de ne pas pouvoir se consacrer davantage à Johan et Pirlouit, mais aussi à Benoît Brisefer, l’histoire d’un petit garçon invincible qui perd ses pouvoirs quand il est enrhumé. Avec cette nouvelle exposition rétrospective, le public pourra enfin apprécier à sa juste valeur une autre partie de la carrière de Peyo, moins fameuse, tout en redécouvrant malgré tout le destin extraordinaire des Schtroumpfs, nés de la cuisse de Johan et Pirlouit pour finalement conquérir la planète, dont on sait désormais qu’elle est doublement bleue.

Exposition Peyo au Centre Wallonie-Bruxelles, 127-129 rue Saint-Martin, Paris 75004.

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« La flûte à six schtroumpfs », l’épisode qui verra la création des petits lutins bleus.

Râleur professionnel, ce en quoi il épouse parfaitement son biotope parisien, Emmanuel déteste lorsqu'un Vélib' est coincé sur la plus petite vitesse ou quand le facteur laisse un avis de passage alors qu'il était chez lui. Comme le médecin, il est généraliste, écrivant autant sur la remasterisation CD de l'intégrale de Françoise Hardy que sur la définition introuvable de la vraie bière artisanale. Fan de Javier Pastore et de Marcel Proust, il joint la beauferie à la pédanterie, ce qui lui vaut de déranger dans le microcosme des amateurs de héros malades.

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