Palais de justice
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Jurée d’assises, une mission difficile… et obligatoire

Il y a 3 ans, je me suis retrouvée tirée au sort pour être jurée d'assises.

Ce matin, une notification Facebook m’annonce que j’ai des souvenirs. En effet, et pas des moindres. Il y a 3 ans, je me suis retrouvée tirée au sort pour être jurée d’assises. Si j’ai d’abord fanfaronné de ma visite au palais de justice, observant de près le lieu majestueux et la danse des robes noires à jabot blanc avec amusement et avidité, j’ai bien moins ri d’être tirée au sort pour siéger par la suite. C’est un souvenir que je traîne comme un petit caillou dans ma chaussure, pas forcément douloureux mais il se fait sentir, irritant. Ça fait longtemps que j’ai besoin d’écrire sur ce sujet mais je n’y étais pas parvenue jusque-là.

Comment suis-je devenue jurée ?

Tout d’abord, il faut savoir que les jurés d’assises sont tirés au sort parmi les citoyens inscrits sur les listes électorales. Ils sont ainsi « invités » à se mettre à la disposition des assises pour une session de deux semaines pendant lesquelles se déroulera un certain nombre de procès auxquels ils seront peut-être enjoints de participer au terme d’un ultime tirage au sort.

Si votre présence est obligatoire, des dispenses sont accordées après examen des demandes par la cour. Dans le contexte qui était le mien, furent dispensés des internes en médecine dont les hôpitaux, déjà mal en point, ne saurait se priver et un gérant de commerce dont la présence sur son lieu de travail était nécessaire pour faire tourner son activité. Autant vous dire que « j’ai une réunion importante ce matin » ou « je suis overbooké » ne sont pas des arguments recevables pour la cour.

Une fois les dispenses accordées, la première matinée de cette session consiste à écouter au travers d’une vidéo explicative, de l’intervention d’un avocat, des paroles de la présidente de la cour ce que signifie d’être juré. On nous souhaite même le bonheur de l’être. Bof. C’est tout pour ce premier jour, il faudra ensuite revenir le premier matin de chaque procès inscrit au menu de la session pour savoir si l’on est ou non tiré au sort.

justice procès

Le menu de la session vous est envoyé par la Poste précédemment, avec tout un tas de renseignements pratiques sur votre venue. Vous savez donc déjà qui sont les accusés, la défense, les avocats et quels sont les crimes qui seront jugés. En parcourant les documents, mes yeux s’arrêtent sur un nom : Dupont-Moretti, un gros poisson dans le milieu judiciaire. Je suis intriguée et recherche le nom des accusés qu’il aura à défendre pour comprendre de quoi il en retourne. Il s’agit de ceux que les médias ont surnommé « les dépeceurs chinois », infanticide involontaire et découpe de cadavre au programme. Super… Le premier jour du procès, Dupont-Moretti arrive dans la salle comme un gros matou tranquille, il est détendu, souriant même, on sent qu’il est sur son terrain de jeux favori. Moi, je le regarde avec curiosité tout en croisant les doigts pour que mon nom échappe aux griffes du hasard. Ce sera le cas, je sors soulagée… jusqu’au prochain procès.

Je serai tirée au sort pour le second procès mais récusée par la défense

Là je dois expliquer le fonctionnement de cette procédure : lorsque vous êtes tiré au sort, le greffier annonce votre identité, nom, prénom, âge et profession, vous devez alors vous lever pour traverser l’audience et rejoindre les juges. Pendant le temps que dure votre traversée (une éternité semble-t-il), l’avocat de l’accusé ou le procureur ont le droit de vous renvoyer à votre siège, sans avoir à fournir d’explication. La récusation peut aussi bien intervenir sur la base des éléments fournis à votre sujet, par exemple une jeune femme travaillant avec des enfants sera récusée dans l’affaire des dépeceurs chinois incluant la mort d’un nouveau né, sur la simple intuition de l’avocat ou du procureur qui « ne vous sent pas ».

Je suis donc récusée pour ce second procès. Il s’agissait d’un viol. J’émets pour moi-même l’hypothèse qu’une jeune femme de 30 ans, qui s’est forcément un jour au l’autre faite emmerdée, insultée ou agressée par un con dans la rue, pourrait regarder d’un oeil plus sévère un homme accusé de viol. Je quitte le tribunal rassurée d’en réchapper et sereine pour la suite car je sais que le troisième et dernier procès de la session est également un viol d’une femme et je me vois déjà récusée en cas de tirage au sort.

Troisième procès, troisième tirage au sort

Mon identité résonne dans la salle, suivie d’un long silence qui m’accompagne jusqu’au siège qui m’attend aux côtés des juges. Aïe, me voilà jurée pour de bon et contre toute attente. Je découvre l’affaire, que je m’abstiendrai de détailler ici, là n’est pas mon propos. Pendant deux jours, j’entends les faits, les témoignages, la fille de la victime qui pleure, l’accusé qui s’exprime dans un français approximatif, l’expertise du gynécologue qui vous glace le sang, les mots du policier qui a relevé les marques sur le corps de la femme.

Le soir, je pleure dans le métro quand je rentre chez moi. Je suis sans doute plus sensible que la moyenne, mais tout de même, c’est difficile. Et à bien des niveaux.

Entendre l’horreur, le désespoir, la violence, c’est difficile.

Appréhender le fait que cette violence s’est déroulée dans la réalité que vous habitez, à Paris même, à quelques rues de chez vous, c’est difficile.

Savoir qu’il n’y a pas de témoins directs dans cette affaire et qu’une personne sera peut-être envoyée en prison sur la simple conviction d’une poignée de personnes dont vous faites partie, c’est difficile.

Réaliser que tout cela est la fois la somme de destins misérables et des pires ignominies dont l’espèce humaine est capable, c’est terrible.

Je lis dans Le Monde qu’en 2016, les cours d’Assises françaises ont rendu 3280 verdicts. Ça me fait froid dans le dos quand je sais ce qu’un seul procès concentre déjà en matière d’horreur. Les crimes seraient donc partout autour de vous et si loin de votre quotidien pourtant. Notre monde est fait de réalités parallèles qui coexistent sans jamais se rejoindre. Ou presque. On s’en doute, on le sait, on le lit dans les journaux, mais assister à un procès d’assises, c’est autre chose, c’est traverser les limbes qui vous séparent de ces réalités parallèles à la vôtre, venir les palper et en prendre la véritable mesure.

Le troisième jour, au terme des auditions, après les plaidoiries des avocats et du procureur, aussi emphatiques et théâtrales que vous pouvez les imaginer, le jury composé de la présidente de la cour, de deux juges assesseurs et des six jurés que nous sommes, se retire pour délibérer. Ces échanges sont placés sous le sceau du secret et il m’est interdit d’en faire état, c’est la loi.

La présidente du jury annonce le verdict qui fait de l’accusé un coupable et la condamnation qui s’assortit de ce changement de statut. La partie civile pleure, comme soulagée que la justice ait entendu et reconnu ses malheurs, tandis que l’avocat de l’accusé prend la mesure de ce cuisant échec en regardant le ciel à travers le plafond. Et vous, vous rentrez chez vous, un peu désorienté et livré à vous-même. Votre vie doit reprendre son cours normal après cette parenthèse judiciaire hors du commun, qui vous laisse avec plus de questions que de réponses, et pour laquelle l’administration vous rémunérera à hauteur de quelques centaines d’euros. C’est certes une somme qui vous dédommage du temps passé à accomplir votre devoir citoyen, mais cette compensation vous semble bien vaine en regard de la violence et des horreurs dont vous avez été les témoins malheureusement privilégiés. 

Camille use principalement les semelles de ses baskets dans les salles des musées parisiens, le Louvre c'est sa deuxième maison. Rien ne l'agace plus que les expositions obscures et pompeuses, elle milite pour la vulgarisation de la culture et l'accès pour tous. Bretonne en exil volontaire à Paris, elle est sans cesse tiraillée entre l'effervescence de la capitale et l'appel de la crêpe au beurre.

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